En août 2010, avant l'arrivée des livres sur les tables de vos libraires j’avais choisi sept romans de la rentrée littéraire, romans que j'avais appréciés et dont presque tous avaient été couronnés bien plus tard par les grands prix littéraires français. Cette année je rallonge un peu la liste et vous présente donc neuf des romans qui m’enchantent et qui, j'en suis convaincu, pourraient dans deux mois être parmi les livres primés de l’année 2011. Certains des ouvrages de cette liste seront chroniqués dans ma rubrique Lu et Approuvé que je tiens chaque mois dans l’hebdomadaire Jeune-Afrique. Vous pourrez d’ailleurs découvrir la première chronique de la rentrée dans le numéro qui sera en kiosque dès le 4 septembre. Je la consacre au roman de Laurence Tardieu, La confusion des peines, paru chez Stock. En vous souhaitant une très bonne lecture, voici, dans le désordre, mes DIX préférés de cette rentrée :
1. Jean Billeter, Les anciens dieux blancs de la brousse, éd. Fayard
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| Thomas Sankara |
Jean Billeter, né en Suisse et vivant à Paris après avoir vécu en Afrique, vient de livrer, dans ce roman fleuve, une sorte de photographie du continent noir à travers un regard sur les différents coups d’Etat survenus au Burkina Faso (anciennement Haute Volta) et dont la capitale, Ouagadougou, est l’endroit où « l’on imprime plus de tracts de propagande que de bulletins de vote ». A travers ce roman, très documenté et porté par un souffle épique et captivant, on voit se dessiner au fur et à mesure le portrait du charismatique et mythique leader africain Thomas Sankara (photo) écarté du pouvoir et assassiné dans des conditions qui demeurent encore très floues. Cet homme incarnait l'Espoir pour les nations africaines par son franc-parler, sa rigueur et sa volonté de "faire bouger les choses". Sa mort endeuilla tout un continent et précipita peut-être l'Afrique dans un cycle irréversible des dictatures. Evidemment la patte de la France est manifeste dans la plupart de ces coups d'Etat. Ce qui frappe dans ce roman c’est aussi son écriture. Jean Billeter a su restituer le langage populaire et très imagé, de l’Afrique de l’Ouest. On ne lui fera difficilement le procès du Blanc qui "singe les Africains" car, ici, nous sommes dans une totale immersion, et la parole est le plus souvent donnée au Africains eux-mêmes.
Pour devenir enfin un pays nommé Burkina Faso et non Haute Volta, il aura fallu que le peuple affronte les « anciens dieux blancs de la brousse ». Et qu’en est-il de ces « nouveaux dieux noirs de la brousse », qui sont peut-être aussi terribles que les précédents ? Un livre à lire de toute urgence et à ne surtout pas offrir à l'actuel président du Burkina Faso, Blaise Compaoré – voire aux autres dictateurs africains.
2. Charles Dantzig, Dans un avion pour Caracas, éd. Grasset

Charles Dantzig est l’éditeur de Dany Laferrière chez Grasset. On le connaît surtout pour son érudition, ses essais à succès – notamment le fameux Dictionnaire égoïste de la littérature française ou encore L’Encyclopédie capricieuse du tout et du rien – il faut pourtant rappeler qu'il a une œuvre romanesque – quatre romans à ce jour – dont Je m’appelle François très bien accueilli en 2007. Dans un avion pour Caracas. est écrit dans une forme très originale et réussie (on y trouve entre autres des images, des photographies, des reproductions de lettres…) Ce roman est un hommage que Dantzig rend à un ami disparu dans la capitale du Venezuela. Cet ami s'y était rendu pour écrire un livre sur le régime du président Hugo Chavez.
Le récit se déroule pendant un voyage entre Paris et Caracas. Durant son trajet, le narrateur revisite son passé, nous fait goûter des instants de lectures, de réflexions pendant lesquelles se dessine peu à peu le portrait de son ami disparu qu'il espère retrouver.
Un roman atypique qui se distingue immédiatement du lot dans de la rentrée littéraire.
3. Boualem Sansal, Rue Darwin, éd. Gallimard
Depuis son magnifique Serment des barbares loué par la critique et adopté par le public, l'écrivain d'origine algérienne Boualem Sansal est à mon avis l’un des plus grands écrivains contemporains venus du Maghreb, dans la lignée de Rachid Mimouni et Driss Chraïbi. Merveilleux conteur, témoin intransigeant de notre époque, Boualem Sansal nous revient dans un livre poignant, une sorte de saga familiale, avec en toile de fond la critique des régimes autocratiques que l’Algérie a connus. Et lorsque le narrateur revient dans son lieu d’enfance, à la rue Darwin, le constat qu'il fait est plus qu'amer. La culture du martyr, est devenu légion. Ce narrateur, aux yeux de certains lecteurs, paraîtra comme un antihéros – mais ne faut-il pas montrer le vrai visage du Mal dans son aspect le plus ténébreux ? Une véritable réussite.
4. Laurence Tardieu, La confusion des peines, éd. Stock

Laurence Tardieu est une voix discrète dans la littérature française. Pourtant son œuvre a fini par conquérir un cercle qui s’agrandit de livre en livre. Elle a reçu de nombreuses distinctions dont le prix Alain-Fournier, le prix du roman des libraires Leclerc. Au moment où certains décrient « l’autofiction », Tardieu renouvelle le genre, l’amplifie par une écriture à la fois concise et poétique et qui nous prouve que le roman devrait partir de la réalité pour nous proposer des raisons d’espérer. Dans La confusion des peines, Tardieu évoque l’histoire de son père, dirigeant dans la Compagnie Générale des Eaux et emprisonné en 2000 pour détournement de fonds à la Réunion. C’est donc une sorte de longue "lettre" adressée au père, dix années plus tard, afin de briser un silence qui a fait les relations dans la famille.
On se serait attendu à un rejet, à un affrontement dans ce livre dont le père ne souhaitait pas l’écriture. C’est plutôt un très beau chant. Signe que l’amour qu’on a pour un père est infini.
5. Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, éd. Gallimard
Forcément vous entendrez parler de L'Art français de la guerre. Parce que c'est l'évènement littéraire de cette rentrée. Parce que c'est un livre qui regarde la France dans son art de "guerroyer", dans sa politique coloniale en Algérie et en Indochine. Voici donc l'histoire d'une amitié entre un jeune homme - le narrateur - et son maître de dessin, Victorien Salagnon, ancien officier des guerres coloniales qui raconte à son disciple les guerres sordides qu'il a menées. Ce livre sort ce 1er septembre, mais déjà les critiques littéraires s'excitent et parlent de "génie". François Busnel a invité l’auteur pour la première émission de la Grande librairie de cette rentrée où l'on retrouvera sur le même plateau Amélie Nothomb, David Foenkinos et Sorj Chalandon.
L’Art français de la guerre est signé par Alexis Jenni, un auteur de 48 ans, un Lyonnais dont c’est le premier livre. Rarement un éditeur ne tirerait 20.000 exemplaires d’un nouveau romancier comme l’a fait Gallimard. Pas moins de 600 pages.
Lorsque je l’ai reçu, un de mes amis qui l’a compulsé s’est écrié : « Il est trop gros et écrit en petit, on dirait presque 'Les Bienveillantes de Littell' ! ». Il avait tort, le livre est gros, certes, mais captivant. Et Jenni nous démontre que la littérature française a de beaux jours devant elle. Défions ceux qui pensent le contraire de lire ce livre…
6. Dinaw Mengestu, Ce qu’on peut lire dans l’air, éd. Albin Michel

L’Ethiopien Dinaw Mengestu nous avait déjà séduits avec Les belles choses que porte le ciel (Prix du meilleur premier roman étranger). Il entrait ainsi dans ce cercle prestigieux des auteurs anglophones traduits en France - et Dieu sait que la France demeure le lieu par excellence de la découverte de beaucoup d'écrivains qui passent souvent inaperçus dans leur espace géographique. Mengestu, avec ce premier roman, franchissait le cap.
Il est cette fois-ci de retour avec un deuxième roman, Ce qu'on peut lire dans l'air - la version originale a eu un grand écho en 2010 aux Etats-Unis en se plaçant dans la dernière liste du Independent Bookstore et en remportant le Vilcek Prize. L'auteur est né à Addis Abbeba. Il a fui son pays natal avec sa famille pour s'installer aux Etats-Unis. Il vit à Paris mais a gardé son poste de professeur en Amérique. Dans Ce qu'on peut lire dans l'air il poursuit l'introspection de "l'autre Amérique", celle de ces Africains qui ont échoué au pays de l'Oncle Sam et dont les racines ont fini par se ramifier au point de créer un "choc" identitaire. Entre solitude, exil et guerre, y-a-t il de la place à l'apaisement intérieur ? Le héros de ce roman est, à n'en pas douter, l'exemple même de celui qu'on pourrait qualifier de citoyen du monde. Avec tout ce que cela implique comme conséquences...
7. Jean Rolin, Le ravissement de Britney Spears, éd. POL

Lorsque Jean Rolin écrivait ce livre nous nous étions rencontrés à Los Angeles où il s’était établi pendant un temps « pour être plus près » de Britney Spears. Dans une ville où tout le monde est en voiture, Rolin préférait ne pas conduire. En réalité il ne conduit pas. Il n'a jamais conduit. Et pour cause, il n’a pas de permis ! Il prenait donc le bus ou marchait la plupart du temps le long de ces vastes avenues de la Cité des Anges.
J’avais trouvé son projet loufoque et presque fantaisiste. Je me disais qu’il faisait une blague. Puis il avait annoncé l’avancement de son roman lors d’un festival à Venice (Californie) où nous étions tous les trois, avec Philippe Djian, les invités francophones. En lisant Le ravissement de Britney Spears j’ai été à la fois subjugué et ravi de voir comment cet écrivain a su porter un regard distant et proche du milieu du show-business. Britney Spears subirait des menaces d’enlèvement par un groupe d’islamistes. Les services secrets français qui donnent du crédit à ces menaces envoient un de leur agent – il ressemble vraiment à Rolin, puisque lui aussi ne sait pas conduire ! – qui finalement tente d’enquêter, mais finit par nous donner le récit de ses aventures en Californie depuis son exil au… Tadjikistan !
8. David Foenkinos, Les souvenirs, éd. Gallimard

Il a fallu à David Foenkinos une obstination de mante religieuse pour parvenir à s’imposer depuis Inversion de l’idiotie ou encore Le potentiel érotique de ma femme. Il avait traversé une période de doutes, de vaches maigres car il est difficile pour certains de prendre au sérieux un écrivain qui prêche la "légèreté" au point d’en faire son projet esthétique. Or lui, il y croyait, et nous aussi. Parce qu'un écrivain qui ne croit pas en lui finira par transmettre ses propres doutes aux lecteurs. Le roman Qui se souvient de David Foenkinos (Gallimard, 2007) date de cette période où le doute avait certainement atteint sa crête la plus haute.
Foenkinos nous « bluffait » et masquait un véritable univers qui se précisait de livre en livre, surtout avec celui qui reçut un succès critique et un engouement populaire, La Délicatesse (Gallimard, 2009). Son nouveau livre, Les souvenirs, ne démentira pas cet élan. Foenkinos est désormais bien enraciné dans le paysage littéraire français. Comme le souligne à juste titre Claire Julliard dans Le Nouvel Obs, « Foenkinos vieillit bien ». J'ajouterais que c’est une vieillesse sans rides et sans amenuisement de la force physique et morale. Foenkinos a toutes ses dents et ses cheveux noirs. Ce qui est un gage pour son parcours qui devrait normalement être couronné par un des grands prix d'automne cette année. On lira donc avec bonheur cette histoire qui traite justement de la vieillesse avec ce ton de "légèreté" qui fait désormais la marque de l’auteur.
9. Carole Martinez, Du domaine des Murmures, éd. Gallimard
L’auteur de Cœur cousu était attendu au tournant d’autant que ce premier roman avait eu un succès extraordinaire pour un nouvel auteur. Et ce n’est pas toujours évident de revenir après une ovation qui allait de la critique au lectorat le plus large. Avec Du domaine des Murmures, Carole Martinez peut dormir tranquille, voire prendre des vacances très loin pour ne pas trop entendre parler d'elle du matin au soir. Elle a « passé le test » avec brio et vient de confirmer la présence d’un ton, d’un univers dont l’originalité comblera encore une fois la critique et le public.
Martinez place son roman au Moyen-âge et laisse la parole à une femme emmurée qui s’est vouée à Dieu d'elle-même, mais surtout pour éviter le mariage... L'héroïne ne verra donc le monde qu’à travers une toute petite ouverture. Et de son point d'observation tout passera, des croisades à l’empereur Barberousse et bien d'autres "faits et gestes". L’arrière-plan historique de ce livre montre qu’il y a un parallèle entre la condition des femmes du Moyen-Age et celles de notre époque. Peut-être que l’Histoire elle-même n’est qu’un perpétuel recommencement et que les injustices d'hier sont encore dans notre présent. Le monde est-il plus vaste lorsqu’on le perçoit d’un lieu clos ? Roman de la méditation, du "huis clos" et, disons-le, de la liberté, Du domaine des Murmures est un véritable plaisir de lecture et d’intelligence. Martinez est désormais incontournable. Et comme me l'a dit mon ami Laferrière, il ne lui reste plus qu’à écrire un mauvais livre pour confirmer définitivement sa place….