dimanche 12 février 2012

Ainsi va le monde (29): Tintin restera-t-il au Congo ?


Le très opiniâtre RD-Congolais Bienvenu Mbutu Mundondo (photo) vient d’être débouté de sa demande d’interdiction de la vente de l’album Tintin au Congo qu’il estimait raciste et colonial. Ce procès loufoque porté devant la justice belge date de plusieurs années. Il oppose le plaignant RD-Congolais - diplômé de Sciences-Politiques - aux éditions Casterman. J'avais déjà souligné, notamment dans les colonnes du Nouvel Observateur, combien cette demande du Congolais était aberrante et faussait la lecture de l’Histoire. Je soutenais alors que cet album devait rester tel quel pour témoigner d’une certaine période de nos relations avec l’Europe. Le dessinateur Hergé était le fils de son temps, et en ce temps-là l’idéologie raciale – je ne dis pas raciste – était aussi ordinaire que certains propos que des hommes politiques français tiennent aujourd’hui à la télévision – je pense aux dernières déclarations du ministre de Nicolas Sarkozy, Claude Guéant.

Tenter de réviser Tintin au Congo, de rajouter une notice alertant les lecteurs, voire de retirer cet ouvrage de la vente comme l’exigeait ce RD-Congolais serait une incongruité historique qui nous amènerait à chambouler toute la littérature de cette époque, y compris d'ailleurs les textes de certains auteurs africains qui, eux aussi, portaient un certain regard sur l’Europe, regard qui n’était pas exempt de généralisations, de poncifs, de préjugés et de raccourcis.

Soulignons que la démarche de Bienvenu Mbutu Mundondo relève du « sanglot de l’homme noir ».  Au lieu de s’occuper du présent, notre guerrier pratique inconsciemment la « désertion » sur le terrain de cette bataille. En effet, son pays, la République Démocratique du Congo a connu des élections très mouvementées, avec une population qui est aujourd’hui partagée entre les pros-Kabila et les pros-Tshisekedi. On a compté des morts durant cette consultation nationale. En Europe la communauté congolaise est aujourd’hui plus que divisée entre les « combattants » (pros-Tshikedi) et les « collabos » (pros-Kabila). Des affrontements ont lieu ici et là car, faut-il le rappeler, ces élections n’ont pas eu lieu dans des conditions claires, une bonne partie de la population estimant que le vrai président n’a pas été désigné et que celui qui est en place actuellement n’a aucune légitimité.

Voilà donc un pays qui est dans le trouble, et un de leurs compatriotes, Bienvenu Mbutu Mundondo, qui épuise son énergie à pinailler sur le prétendu racisme du dessinateur belge Hergé bien avant les indépendances et dont les albums se vendent comme des petits pains dans le monde avec, cérise sur le gâteau, une adaptation cinématographique de Steven Spielberg
Ne vaudrait-il pas mieux que notre guerrier s’occupe déjà du présent délétère de son pays ? Ne vaudrait-il pas mieux qu’il lutte pour une vie meilleure de ses compatriotes au lieu de jouer au nouveau Don Quichotte, de livrer des batailles contre des moulins à vent, batailles éloignées des préoccupations immédiates des siens ? Hélas, ainsi va le monde, et nous avec…

mercredi 8 février 2012

Lu et approuvé (13) : Génération Poto-Poto


Le romancier Henri Lopes
Si Poto-Poto est un des quartiers populaires de Brazzaville, c'est d'abord et avant tout une manière d'être, une ambiance, un croisement de cultures que l'on retrouvera dans ce huitième roman d'Henri Lopes, grande figure de la littérature francophone dont les oeuvres sont inscrites dans les programmes scolaires de la plupart des pays africains comme dans les départements d'études francophones du monde entier.
Dans son nouveau livre, Une enfant de Poto-Poto, Lopes donne la parole à une narratrice âgée de 18 ans au moment de l'indépendance du Congo. Les souvenirs de Kimia portent le récit, mettant en relief des personnages hauts en couleur, dont l'amie Pélagie rencontrée au lycée Savorgnan, à une époque où les indigènes étaient admis « au compte-gouttes » dans cet univers de Blancs et de garçons. Pélagie, un peu plus âgée, cultivée et « émancipée », avait de quoi susciter l'admiration de Kimia : elle était donc à la fois amie et rivale.
L'arrivée de M. Franceschini, un professeur très charismatique aux méthodes d'enseignement iconoclastes, va bouleverser l'existence des deux filles. Sa connaissance de la littérature, et notamment des grands auteurs tels Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Bernard Dadié, Langston Hugues ou des classiques occidentaux, fait de lui la vedette du lycée. Puis vient ce jour de malheur où, à la stupéfaction générale, Franceschini est brusquement interrompu pendant son cours, puis escorté par deux gendarmes. Qui était-il réellement ? Franceschini était-il son vrai nom ? Kimia va s'appliquer à rassembler les pans de la vie de ce « Blanc » dont le nom réel, à consonance plutôt africaine et hérité de sa branche maternelle, montre qu'il est lui aussi « un enfant de Poto-Poto », malgré sa peau claire. L'intrigue amoureuse devient alors un face-à-face d'identités qui met en exergue l'un des thèmes de prédilection du romancier congolais : le métissage.
Une enfant de Poto-Poto, éloge de la rumba congolaise, de la danse, de l'habillement « chic tout chic », est une confession émouvante, joyeuse et badine, avec, en toile de fond, la photographie en noir et blanc d'une jeunesse africaine en quête de repères dans un monde ébloui par les « soleils des indépendances ». Et ce chant traverse les frontières : l'Europe, l'Amérique, où se retrouvent certains des protagonistes. Franceschini est comme le lamantin qui retourne toujours boire à la source d'origine quelles que soient ses errances. Il voudrait être enterré à Poto-Poto, lui le moins noir de tous, lui le « quarteron ». Kimia, elle, n'aura pas forcément ce « courage ». Parce qu'elle est habitée par le doute.


Henri Lopes, Une enfant de Poto-Poto, Gallimard, Coll. Continents noirs, 264 pages, 17,50 euros, 2012

Ce texte a été publié le 30 janvier dans "Jeune Afrique" dans la chronique mensuelle que je tiens dans cet hebdomadaire et intitulée "Lu et Approuvé"

dimanche 15 janvier 2012

Ainsi va le monde (28) : Les Américains n'aiment pas le français ?

Les candidats du Parti républicain à l’élection présidentielle américaine sont capables de porter tous les coups pour obtenir l’investiture de leur parti afin d’affronter le Démocrate Barack Obama. Connaissant les pratiques détestables de ces primaires je n’aurais rien dit. Mais il se trouve que ces derniers jours une certaine « francophobie » a été utilisée par le candidat républicain Newt Gingrich (photo) contre son concurrent du même parti et mieux placé dans les sondages, Mitt Romney. Quelle est cette attaque capitale ? Eh bien, Gingrich accuse Romney de parler la langue française !!! A priori, pour un pays qui est parfois taxé d’avoir un peuple peu porté vers langues étrangères on aurait plutôt applaudi les performances du plurilingue Mitt Romney. Eh bien, non ! Newt Gingrich tentait de faire passer un message très subtil que nous entendons souvent venir de certains extrémistes : Gingrich serait plus Américain que Mitt Romey le francophile ! Il s’agit-là d’un nationalisme qui ne dit pas son nom (ou son prénom). On se souviendra que John Kerry, malheureux candidat démocrate battu en 2004 par Georges Bush, fut lui aussi taxé d’accointances françaises, lui qui parlait le français et avait, semble-t-il, des liens de parenté avec l'écologiste et ancien ministre français Brice Lalonde.

Toujours est-il que le reproche fait à Romney de parler la langue de Voltaire a fait un tel buzz que dans les infos américaines les journalistes raillaient Gingrich, saluant parfois leurs auditeurs dans la langue de Voltaire. On ne pouvait pas rêver meilleure promotion de cette langue que celle occasionnée par le hargneux Gingrich ! D’autant que les propos en français prononcés par Romney ont été sortis de leur contexte comme vous le constaterez dans la video que j'incorpore ci-dessous. Romney, en tant que président du Comité d'organisation des Jeux Olympiques d'hiver en 2002 à Salt Lake City, jouait alors son rôle - le français étant une des langues officielles des Jeux Olympiques ! Et l'impétueux Gingrich laisse entendre qu'un candidat qui parle la langue française ne pourrait jamais battre Barack Obama. Mais, comme vous le savez, il se trouve toujours des individus prompts à faire des raccourcis et à nous faire dire ce que nous n’avons pas dit. 
Comme les attaques sur la langue française n'ont pas payé, voilà maintenant qu'on s'attaque à la manière dont ce Romney francophile traite son chien ! Sans doute pour conforter la formule selon laquelle lorsqu'on veut noyer son chien on l'accuse de rage. Vous le savez depuis un moment, mais je vous le rappelle tout de même : c’est ainsi que va le monde, et nous avec !


dimanche 11 décembre 2011

Lu et approuvé (12) : L'union fait la force

Mathieu Léonard, historien de formation, publie L’émancipation des travailleurs, un livre qui illustre comment, au XIXè siècle, les prolétaires ont dû s’organiser pour contrer les appétits de plus en plus croissants du capitalisme. Dès les premières pages, l’auteur nous rappelle que, si nous percevons de nos jours « l’Internationalisme » sous l’angle des marchés, de la finance et des multinationales, il a existé une Première Internationale qui, elle, exprimait plutôt un élan d’espoir pour les travailleurs, un désir d’émancipation devant cette pieuvre assoiffée qu’est le capital. Comme le souligne Fredric Jameson, cité par Léonard : « Il est plus facile de penser la fin du monde que la fin du capitalisme ».

Les travailleurs de L’Internationale estimaient à l'époque qu’ils avaient un « devoir de violence » et qu’ils devaient s’unir afin d’exprimer leur force, voire d’incarner un contrepouvoir. Pour cela, ils créèrent une association à Londres en 1864 (Association Internationale des Travailleurs, l’AIT), laquelle  se disloqua à la fin des années 1870 en raison de dissensions internes.

Cette quête d’émancipation est mise en lumière par Mathieu Léonard, qui retrace, dans un style accessible et fluide, pour un sujet en apparence austère, l’histoire détaillée de cette  Première Internationale née alors qu'émergeait la classe ouvrière à la faveur de la révolution industrielle. On voit défiler des personnages célèbres qui, comme Karl Marx, Proudhon, Wilhelm Liebknecht, Michel Bakounine, incarnent la défense de cette classe ouvrière.
Si cette Première Internationale chercha à répondre aux questions de son siècle, elle laissa en suspens « celle des peuples colonisés, celle de la libération des femmes, celle de la paysannerie ». Comment pouvait-elle alors espérer fédérer la classe ouvrière mondiale ?

On pourrait penser que cet opus est un livre décalé par rapport à ce que nous vivons aujourd'hui. Ce serait une erreur grave car, en ces temps de Printemps arabe, de rage des « indignés » dans les grandes villes du monde, de déréglementation des marchés financiers, L’émancipation des travailleurs est au contraire un livre qui tombe à pic. Il nous permet de comprendre l’origine de la colère des peuples et nous redit avec force ce que Fanon affirmait dans Les Damnés de la terre : « Les mains magiciennes ne sont en définitive que celles du peuple ». Ce peuple, forçat de la faim, qui devra en tout temps rechercher l’union pour faire la force…

Mathieu Léonard, L’émancipation des travailleurs. Une histoire de la Première Internationale. La Fabrique Editions, 416p., 16euros

jeudi 3 novembre 2011

Lu et Approuvé (11) : Trois siècles de négritude


A quelques mois de l’élection présidentielle en France, ce « beau livre » qu’est La France noire, trois siècles de présences tombe à pic. Depuis que la question de l’immigration est devenue un enjeu politique et démagogique, beaucoup de Noirs de France estiment qu’ils seraient mieux traités dans les pays anglophones – la situation de leurs « frères » vivant dans cet espace leur paraissant plus supportable. Pourtant, avant la Révolution française et, dans une certaine mesure, pendant la période coloniale, il valait mieux être un Noir en France qu’ailleurs. On le vit avec l’arrivée massive des intellectuels noirs américains à Paris, victime dans leur pays de la ségrégation raciale. « Ce n’est que depuis les années 80 que ce sentiment, cet attrait pour la France décline, et qu’un Noir se dit plus libre, plus accepté et plus reconnu en Grande-Bretagne, aux États-Unis ou à Johannesburg, alors que la citoyenneté est désormais un droit pleinement acquis en France. »

Les présences de Noirs en France remontent à trois siècles pendant lesquels les populations d’Afrique, de la Caraïbe, de l’Océan indien et des Etats-Unis contribueront à bâtir et à préserver la nation française. Le Noir changera alors de « statut » selon les époques : il passera du stade de l’affranchi à celui de sujet colonial ; de celui de l’indigène à celui de « tirailleur sénégalais ». Il sera par la suite « Nègre », puis tout simplement Noir avant d’être perçu comme un immigré et, dans les années quatre-vingt-dix, comme un « Black ». Dans les années 2000 les débats portent sur la citoyenneté des « Noirfrançais », ces minorités visibles ne souhaitent plus être reléguées à l’arrière-cour de la République comme dans Moi aussi, le poème de Langston Hughes où « le frère à la peau sombre » qui mangeait jusque-là à la cuisine se révolte et hurle qu’il est lui aussi l’Amérique et que lorsque viendra du monde il se mettra à table. La France ne pourra plus fermer les yeux devant ces « sans voix » qui présents dans tout le territoire...

Parions que La France noire deviendra vite un ouvrage de référence. La clarté de son propos lui garantit une audience très large. Plusieurs penseurs et chercheurs de renom (Achille Mbembe, Pap Ndiaye, Dominic Thomas, Elikia Mbokolo, Françoise Vergès, François Durpaire…) ont apporté, chacun, le fruit de son expérience. Le résultat est frappant, avec plus de 750 documents, photos, coupures de presse et iconographies qui matérialisent les traces irréfutables de ces « présences  noires » qu’on ne trouvera pas forcément dans les manuels d’histoire officielle de France.
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La France noire, Trois siècles de présences, sous la direction de Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Eric Deroo, Dominique Thomas et Mahamet Timera, éd. La Découverte, 2011 360p. 59 euros.

Cette note de lecture a été publiée dans "Jeune Afrique" (en kiosque jusqu'au 12 novembre) dans ma rubrique mensuelle ''Lu et Approuvé''. 

vendredi 28 octobre 2011

Goncourt 2011 : quatre prétendants, un fauteuil doré


Carole Martinez, Chalandon, Jenni et Trouillot. 
Le 2 novembre nous saurons enfin quel est le lauréat (0u la lauréate) du prix le plus convoité de la littérature française : le Goncourt. Beaucoup de candidats sérieux ont été éjectés, à la surprise de ceux qui font des paris comme à l’hippodrome de Vincennes. David Foenkinos était le nom qui revenait le plus souvent. Exit. Et puis on nous prédisait le sacre du roman Limonov d'Emmanuel Carrère qui attend depuis un moment maintenant la montée sur le podium suprême. Exit. Enfin, il y avait celle dont on parlait beaucoup, Delphine de Vigan. Exit. Peut-être handicapée par le prix du roman de la Fnac qu'elle avait remporté dès l'ouverture de la rentrée littéraire.
Quatre auteurs restent en lice, et je suppose qu'ils ne dorment plus ces jours-ci : Alexis Jenni (L’art français de la guerre, Gallimard), Carole Martinez (Du domaine des Murmures, Gallimard), Sorj Chalandon (Retour à Killybegs, Grasset) et Lionel Trouillot (La belle amour humaine, Actes Sud). 

Sorj Chalandon a reçu hier le prix de l’Académie française. C’est dire qu’il doit d'ores et déjà faire une grosse croix sur le Goncourt même s'il y a eu des cas où on  avait néanmoins couronné la même année un romancier déjà lauréat du prix des Immortels – je pense à Jonathan Littell en 2006. C’était exceptionnel, Les Bienveillantes ayant été un des livres les plus marquants de ces dernières années.

Reste que la probabilité est plus du côté des éditions Gallimard. Et, partant de cette idée, le tout c’est de savoir qui l’emportera entre Alexis Jenni et Carole Martinez, les deux poulains de l'écurie Gallimard qui fête cette année son centenaire. 
Toutefois il ne faut jamais enterrer trop vite un Haïtien. Surtout s’il a la carrure d'un Trouillot qui, depuis quelques années, tisse une œuvre très appréciée par la critique et qui –  peut-être cette fois-ci – pourrait arriver jusqu’au grand public, les ventes moyennes du Goncourt, selon l’agence GFK étant estimées à 400.000 exemplaires. 
Si Trouillot, auteur haïtien de premier plan, l’emporte, Haïti aura alors, dans son histoire littéraire, réalisé le tiercé (René Depestre reçut en 1988 le prix Renaudot avec Hadriana dans tous mes rêves ; Dany Laferrière, le Médicis avec L’Enigme du retour en 2009)... 

mardi 4 octobre 2011

Lu et Approuvé (10) : Laurence Cossé réinvente l'amitié


Edith et Gilles vivent dans un quartier bourgeois parisien avec leurs trois garçons. Le couple –  plutôt bobo, diraient certains – aurait pu très bien mener une existence loin des préoccupations des « misérables ». Gilles est même impliqué dans une association qui aide les chômeurs jusqu’à ce qu’ils retrouvent du travail. Quand il le faut, il donne un peu d’argent. Edith, elle, se consacre à son activité de traductrice littéraire. Elle n’a pas à quitter l’appartement pour aller dans un bureau. Elle travaillait d’ailleurs sur la table à manger lorsque quelqu’un est venu sonner. C’était Aïcha, la gardienne d’un immeuble du quartier, accompagnée de Fadila, « impassible et tendue ». Cette dernière avait perdu son boulot dans une teinturerie quelques mois plus tôt. Les temps sont durs, elle pourrait aussi perdre la petite chambre qu’elle loue dans un quartier où «  y a que les gens riches ». Aïcha dévoile à Edith l’objet de cette visite inattendue : « – Vous connaissez peut-être ma mère ? […] Elle repasse à la perfection, elle coud aussi et j’ai une idée. Si quinze ou vingt familles du quartier la prenaient deux-trois heures par semaine, elle serait tirée d’affaire. Elle pourrait garder sa chambre. »
Gilles est partant, et le couple devient l’employeur de la vieille Marocaine. Lorsqu’Edith découvre plus tard qu’elle ne sait ni lire ni écrire elle décide de l’aider. Il n’est jamais trop tard pour apprendre. Mais Fadila n’est plus du tout jeune. Mariée pendant son adolescence, elle est même une arrière-grand-mère. La Marocaine se renferme de plus en plus devant les vertiges de l’alphabet. Pour se protéger, et peut-être éviter le face-à-face avec les mots, « elle invoque la fatigue, l’insomnie, les soucis ». Son passé est un grand fossé. D’où son amertume pour son pays natal. Son présent, une vie de galère dans cette pièce de « deux mètres de large sur deux mètres de hauteur ». Edith s’attache pourtant à son Fadila. De fil en aiguille le lecteur est pris dans la chaleur de cette complicité encore plus chargée d’émotion lorsqu’Edith se rend à l’hôpital pour voir Fadila victime d’un accident de circulation.
En littérature, nous avions connu l’amitié de Manolin et Santiago dans Le vieil homme et la mer ; celle de George Milton et Lennie Small dans Des souris et des hommes ou encore celle de Madame Rosa et Momo dans La vie devant soi. Nous avons désormais celle d’Edith et Fadila dans Les amandes amères, récit porté par une écriture dont la maîtrise, à aucun moment, ne s’appuie sur la surenchère.
A. Mabanckou
Laurence Cossé, Les amandes amères, Gallimard, 2011, 224p, 16,90euros
Chronique parue dans "Jeune Afrique" de cette semaine.

mardi 27 septembre 2011

Un chef-d'oeuvre venu de Kinshasa : Viva Riva !


Ce film unique, singulier et sans précédent en Afrique noire francophone s’appelle Viva Riva ! Il a été réalisé par un jeune cinéaste du Congo Démocratique, Djo Munga. Les personnages sont tellement « vrais » qu’on a l’impression, nous aussi, d’être des protagonistes. Vous l'aurez compris : nous sommes devant un chef-d’œuvre, et je pèse mes mots. Le « héros », Riva, est de retour dans la ville de Kinshasa après une long séjour en Angola. On comprendra vite qu’il est en réalité  recherché par un groupe d’Angolais qui le connaissent bien et l'accusent d'avoir « détourné » leur stock de carburant. Dans cette période de pénurie d'essence dans la ville, celui qui en détient est sans conteste l'homme le plus puissant, mais aussi le plus convoité. Riva mène désormais une vie de fêtard à Kinshasa où, entre alcool, dollars, herbe, boîtes de nuits et créatures de rêve il compte s’imposer malgré le règne d’autres caïds de la ville. La fascinante et belle Nora – compagne d’un gangster local – va être le nerf de la guerre. Beauté fatale, à la fois distante et aguicheuse, comment Riva pourrait résister même si c'est par elle que sa chute pourrait survenir ? La guerre des gangs est lancée, sans pitié. Même la religion entre dans la danse, car qui a dit que les prêtres pourraient se passer du carburant ? « L’argent est un poison, tôt ou tard il finit par tuer », dira Nora à Riva pendant que l'étau se resserre autour de celui-ci. Car, il y a 8 millions d'habitants à Kinshasa, mais un seul Riva. Et celui-là, tout le monde semble vouloir sa peau. 


Viva Riva ! est un film moderne, urbain, ambitieux, indépendant et réalisé avec une hardiesse rare qui devrait réveiller certains cinéastes africains trop embourgeoisés par les  honneurs d'un cinéma que personne ne regarde, mais qu'on applaudit par courtoisie, voire par commisération au regard de leur parcours du combattant dans la réalisation de leur film. Djo Munga vient de donner un coup de pied dans la fourmilière. Dans son film on sent une ambition durable et une prise en compte de l'Afrique en mutation. Nous ne sommes plus en présence d'un cinéma tourné vers le passé - ce qu'on nous sert en grande partie dans le cinéma africain -, mais d'un art qui est proche de nos angoisses, de nos obsessions. Les tabous sont brisés, et on évoque ici le sexe comme il est souvent appréhendé dans les rues des capitales africaines. On sent la complicité entre les acteurs dans une aventure originale portée par le souci d'exposer un autre cinéma, celui qu’on attendait depuis un certain temps. 
Et ce film, curieusement, n’a pas été programmé par le Fespaco – festival de cinéma africain de Ouagadougou réunissant généralement les mêmes individus qui se congratulent et se remettent mutuellement les prix. Oubli ? Non. Le cinéaste Mahamat Haroun-Saleh - qui a décidé désormais de ne plus aller au Fespaco - se demande dans les colonnes d'Africulture comment ce Fespaco s'était arrangé pour faire l'impasse sur un tel film : ce n'était pas un oubli. C'était la crainte du talent naissant. Parce que, disons-le clairement, Viva Riva ! n’est pas le genre de films que ces gens-là affectionnent. Ils préfèrent les navets qui font la part belle aux cases en terre battue, aux plans interminables de plaines, aux scènes d’animaux, de danses mystiques, de ventres ballonnés ou encore de guerres civiles les unes plus barbares que les autres, nous laissant croire que le continent noir mérite son appellation d’origine contrôlée initiée par Conrad, le Cœur des ténèbres !  On se réjouit pourtant de l’accueil de Viva Riva ! à travers le monde : le film a déjà reçu six récompenses internationales dont celles du « Meilleur film africain » aux MTV Awards aux Etats-Unis et du Meilleur film au Pan African Festival de Los Angeles. Il a été remarqué dans les sélections officielles des Festivals de Toronto, de Berlin et de SXSW au Texas. Une œuvre qui crée la rupture et rend le cinéma au public ! En attendant son arrivée en France, vous pouvez regarder la bande annonce :





lundi 26 septembre 2011

Prix littéraires et six romans pour le plaisir.


Les listes pour les prochains prix littéraires en France ont été publiées, et je me réjouis de retrouver certains écrivains que j’apprécie, notamment David Foenkinos, Carole Martinez, Alexis Jenni, Charles Dantzig ou encore Jean Rolin qui seront sans doute distingués dans une quarantaine de jours. Le paysage reste toutefois incertain car, quoi qu’on en dise il n’y a pas eu de grand évènement, comme dans les années Littell ou Houellebecq où l’attente des délibérations ressemblaient à un match de foot entre le PSG et Marseille, avec des supporters ayant trop levé le coude. La romancière Delphine de Vigan (publiée chez Lattès) a conquis le public. Marien Defalvard (Grasset) a séduit par sa hardiesse de jeune qui en sait plus que son âge. Si Alexis Jenni (Gallimard) n’est pas couronné, ce serait ne pas tenir compte de l’émergence d’un talent singulier. Eric Reinhardt (Le système Victoria, Stock) mérite la consécration, en 2007 il l’avait ratée de peu avec le majestueux et ambitieux Cendrillon.
Mais faut-il rappeler qu’on doit d’abord lire les livres parce qu’ils sont bons et non parce qu’ils sont sur les listes des prix ? A cet effet, voici six titres que je lis actuellement et que je vous conseille de lire, pour le plaisir du texte, pour la sérénité d’une lecture non influencée par les voix autorisées :
Pavel Hak, Vomito negro (Verdier)
Laurence Cossé, Les Amandes amères (Gallimard)
Bessora, Cyr@no (Belfond) 
Anouar Benmalek, Tu ne mourras plus demain (Fayard) 
Véronique Ovaldé, Des vies d'oiseaux (L'Olivier) 
Lionel Trouillot, La belle amour humaine (Actes Sud)



mercredi 7 septembre 2011

Ecouté et Approuvé (1) : Chris Combette et les enfants de Gorée


Chris Combette ©C.Berg

Cela faisait bien longtemps que j’avais entendu s’exprimer la sérénité portée par une voix dont la chaleur du timbre vous met en communion avec les Muses. N’est-ce pas cela, la musique, une communion avec les Muses ? Chris Combette, d'origine guyanaise, a tout d’un artiste accompli. Son quatrième album Les enfants de Gorée est plus qu’une réussite dans cette époque où le bruit a détourné nos oreilles des murmures essentiels. La grande musique caribéenne, la vraie, peut être aussi engagée et de qualité comme le démontre cet album auquel ont participé des musiciens martiniquais reconnus comme Thierry Fanfan ou Tony Chasseur. La musique de Combette, "belle comme l'oxygène" rompt avec l’image caricaturale du zouk dont l’exotisme très programmé en studio avait fini par nous lasser. En France on tarde souvent à reconnaître une telle démarche alors que l’album de Combette a été placé au hit parade de Planète-Jazz, une des radios de Montréal les plus écoutées. Combette est un lion dont la crinière d’or scintille de sagesse, d’intelligence et de grâce. Son inspiration brasse des styles variés allant de la bossa nova en passant par le jazz, le blues ou la mazurka. Ces accents sont présents dans cet album. On retrouvera dès l’entrée un merveilleux hymne à l’environnement avec le titre Kon oun lotomat, ou encore Lenbé, texte écrit par Christiane Taubira en hommage 153 disparus de la catastrophe aérienne du 16 aout 2005 au Venezuela. On notera aussi une participation remarquable de Fodé Baro qui donne une atmosphère ouest-africaine dans le titre-phare Les enfants de Gorée. Les racines africaines sont mises en exergue, avec l’hommage à Mandela, l’appel au souvenir de cette terre « lointaine » qui est la nôtre parce que berceau de notre humanité. L'album est enrichi de photos originales, de textes retranscrits montrant à quel point l'artiste - en réalité un vrai poète - sait dénicher les mots qui disent notre condition humaine sans prendre la posture du moralisateur. Combette devient ainsi un observateur attentif de notre époque, et sa voix nous montre peut-être une issue de secours dans ce monde qui s'effondre comme dirait l'écrivain nigérian Chinua Achebe
A vous, Chers amis qui appréciez la musique comme moi, vous défendrez la démarche de cet artiste en allant à la découverte des Enfants de Gorée


Chris Combette, Les enfants de Gorée, Transportation Label, album de 12 titres. Album disponible chez vos disquaires et également sur iTunes.

lundi 5 septembre 2011

Lu et Approuvé (9) : "La confusion des peines" de Laurence Tardieu


Dans le paysage littéraire français, Laurence Tardieu occupe désormais une place prépondérante. On se souviendra, entre autres, de Puisque rien dure (Stock, 2006), où la disparition de la petite Clara fait éclater un couple soudé et pousse la narratrice à un face-à- face avec elle-même, sans doute dans le dessein d’être sauvée par l’écriture. Et cela donne l’un des plus beaux chants d’amour, récompensé par les prix Alain-Fournier et Prince Maurice du roman d’amour.
L’écriture, c’est justement l’enjeu de la plupart des romans de Tardieu, l’intime n’étant qu’un ingrédient au service d’une esthétique dont la maîtrise surprend le lecteur. Une écriture à la fois tendre et concise, avec une économie du verbe qui laisse la magie se prolonger dans les marges. C’est à tort que l’on rangerait l’œuvre de Tardieu dans la case « autofiction ». Ce qui la distingue de cette catégorie, c’est cette sensibilité qui transforme la vie de l’auteure pour la faire nôtre, tandis que le doute s’installe entre réalité et fiction. Cette démarche traverse de bout en bout son dernier roman, véritable hymne au père. Le livre s’ouvre avec le refus que ce dernier oppose à sa fille lorsqu’elle déclare vouloir écrire sur lui. En effet, en 2000, le père de Laurence Tardieu, un haut cadre de la Compagnie générale des eaux (Vivendi) fut condamné à la prison pour une affaire de corruption à La Réunion. Cette condamnation a eu des conséquences d’autant plus néfastes sur sa famille qu’à la même période, la mère de l’auteure a succombé à une tumeur au cerveau. Tardieu a alors vécu une sorte de « pacte du silence » pendant lequel elle a publié d’autres livres. Mais elle pensait toujours à celui sur son père, sans lequel son parcours serait incomplet. Ne pas l’écrire aurait ressemblé à une forme d’autodestruction :    «D’année     en année, quelque chose qui ressemble à la honte s’est dessiné autour de moi, comme un sillon que je creuserais de mes propres mains, de mes propres mots ; je me demande parfois si ce sillon n’est pas ma tombe... »
Or voilà le père hostile au livre : «Tu l’écriras quand je serai mort », dit-il à sa fille. Mais Tardieu est déjà entrée dans « l’arène » et elle appelle son géniteur : « Je veux que tu descendes dans l’arène. J’y suis déjà. Je t’y attends. Regarde-moi. Je te parle. » Il ne s’agit pourtant pas d’un affrontement. Certains « tuent » leur père pour exister. Pour que le sien existe, Tardieu sait qu’elle doit continuer à l’aimer. Pour le meilleur et le pire. Un livre bouleversant en cette rentrée littéraire, où le thème du père est plus que présent.

Laurence Tardieu, La confusion des peines, Stock, 2011, 160p., 16 euros.
[Chronique parue dans ma rubrique littéraire "Lu et Approuvé" (Jeune Afrique du 4 septembre 2011).]

lundi 29 août 2011

Mes neuf romans de la rentrée littéraire 2011


En août 2010, avant l'arrivée des livres sur les tables de vos libraires j’avais choisi sept romans de la rentrée littéraire, romans que j'avais appréciés et dont presque tous avaient été couronnés bien plus tard par les grands prix littéraires français. Cette année je rallonge un peu la liste et vous présente donc neuf des romans qui m’enchantent et qui, j'en suis convaincu, pourraient dans deux mois être parmi les livres primés de l’année 2011.  Certains des ouvrages de cette liste seront chroniqués dans ma rubrique Lu et Approuvé  que je tiens chaque mois dans l’hebdomadaire Jeune-Afrique. Vous pourrez d’ailleurs découvrir la première chronique de la rentrée dans le numéro qui sera en kiosque dès le 4 septembre. Je la consacre au roman de Laurence Tardieu, La confusion des peines, paru chez Stock.
En vous souhaitant une très bonne lecture, voici, dans le désordre, mes DIX préférés de cette rentrée :  

1. Jean Billeter, Les anciens dieux blancs de la brousse, éd. Fayard

Thomas Sankara
Jean Billeter, né en Suisse et vivant à Paris après avoir vécu en Afrique, vient de livrer, dans ce roman fleuve, une sorte de photographie du continent noir à travers un regard sur les différents coups d’Etat survenus au Burkina Faso (anciennement Haute Volta) et dont la capitale, Ouagadougou, est l’endroit où « l’on imprime plus de tracts de propagande que de bulletins de vote ». A travers ce roman, très documenté et porté par un souffle épique et captivant, on voit se dessiner au fur et à mesure le portrait du charismatique et mythique leader africain Thomas Sankara (photo) écarté du pouvoir et assassiné dans des conditions qui demeurent encore très floues. Cet homme incarnait l'Espoir pour les nations africaines par son franc-parler, sa rigueur et sa volonté de "faire bouger les choses". Sa mort endeuilla tout un continent et précipita peut-être l'Afrique dans un cycle irréversible des dictatures. Evidemment la patte de la France est manifeste dans la plupart de ces coups d'Etat. Ce qui frappe dans ce roman c’est aussi son écriture. Jean Billeter a su restituer le langage populaire et très imagé, de l’Afrique de l’Ouest. On ne lui fera difficilement le procès du Blanc qui "singe les Africains" car, ici, nous sommes dans une totale immersion, et la parole est le plus souvent donnée au Africains eux-mêmes. 
Pour devenir enfin un pays nommé Burkina Faso et non Haute Volta, il aura fallu que le peuple affronte les « anciens dieux blancs de la brousse ». Et qu’en est-il de ces « nouveaux dieux noirs de la brousse », qui sont peut-être aussi terribles que les précédents ? Un livre à lire de toute urgence et à ne surtout pas offrir à l'actuel président du Burkina Faso, Blaise Compaoré – voire aux autres dictateurs africains.

2. Charles Dantzig, Dans un avion pour Caracas, éd. Grasset

Charles Dantzig est l’éditeur de Dany Laferrière chez Grasset. On le connaît surtout pour son érudition, ses essais à succès – notamment le fameux Dictionnaire égoïste de la littérature française ou encore L’Encyclopédie capricieuse du tout et du rien – il faut pourtant rappeler qu'il a une œuvre romanesque – quatre romans à ce jour – dont Je m’appelle François très bien accueilli en 2007. Dans un avion pour Caracas. est écrit dans une forme très originale et réussie (on y trouve entre autres des images, des photographies, des reproductions de lettres…) Ce roman est un hommage que Dantzig rend à un ami disparu dans la capitale du Venezuela. Cet ami s'y était rendu pour écrire un livre sur le régime du président Hugo Chavez. 
Le récit se déroule pendant un voyage entre Paris et Caracas. Durant son trajet, le narrateur  revisite son passé, nous fait goûter des instants de lectures, de réflexions pendant lesquelles se dessine peu à peu le portrait de son ami disparu qu'il espère retrouver. 
Un roman atypique qui se distingue immédiatement du lot dans de la rentrée littéraire.

3. Boualem Sansal, Rue Darwin, éd. Gallimard

Depuis son magnifique Serment des barbares loué par la critique et adopté par le public, l'écrivain d'origine algérienne Boualem Sansal est à mon avis l’un des plus grands écrivains contemporains venus du Maghreb, dans la lignée de Rachid Mimouni et Driss Chraïbi. Merveilleux conteur, témoin intransigeant de notre époque, Boualem Sansal nous revient dans un livre poignant, une sorte de saga familiale, avec en toile de fond la critique des régimes autocratiques que l’Algérie a connus. Et lorsque le narrateur revient dans son lieu d’enfance, à la rue Darwin, le constat qu'il fait est plus qu'amer. La culture du martyr, est devenu légion. Ce narrateur, aux yeux de certains lecteurs, paraîtra comme un antihéros – mais ne faut-il pas montrer le vrai visage du Mal dans son aspect le plus ténébreux ? Une véritable réussite.

4. Laurence Tardieu, La confusion des peines, éd. Stock

Laurence Tardieu est une voix discrète dans la littérature française. Pourtant son œuvre a fini par conquérir un cercle qui s’agrandit de livre en livre. Elle a reçu de nombreuses distinctions dont le prix Alain-Fournier, le prix du roman des libraires Leclerc. Au moment où certains décrient « l’autofiction », Tardieu renouvelle le genre, l’amplifie par une écriture à la fois concise et poétique et qui nous prouve que le roman devrait partir de la réalité pour nous proposer des raisons d’espérer. Dans La confusion des peines, Tardieu évoque l’histoire de son père, dirigeant dans la Compagnie Générale des Eaux et emprisonné en 2000 pour détournement de fonds à la Réunion. C’est donc une sorte de longue "lettre" adressée au père, dix années plus tard, afin de briser un silence qui a fait les relations dans la famille. 
On se serait attendu à un rejet, à un affrontement dans ce livre dont le père ne souhaitait pas l’écriture. C’est plutôt un très beau chant. Signe que l’amour qu’on a pour un père est infini.

5. Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, éd. Gallimard

Forcément vous entendrez parler de L'Art français de la guerre. Parce que c'est l'évènement littéraire de cette rentrée. Parce que c'est un livre qui regarde la France dans son art de "guerroyer", dans sa politique coloniale en Algérie et en Indochine. Voici donc l'histoire d'une amitié entre un jeune homme - le narrateur - et son maître de dessin, Victorien Salagnon, ancien officier des guerres coloniales qui raconte à son disciple les guerres sordides qu'il a menées. Ce livre sort ce 1er septembre, mais déjà les critiques littéraires s'excitent et parlent de "génie". François Busnel a invité l’auteur pour la première émission de la Grande librairie de cette rentrée  où l'on retrouvera sur le même plateau Amélie Nothomb, David Foenkinos et Sorj Chalandon.
L’Art français de la guerre est signé par Alexis Jenni, un auteur de 48 ans, un Lyonnais dont c’est le premier livre. Rarement un éditeur ne tirerait 20.000 exemplaires d’un nouveau romancier  comme l’a fait Gallimard. Pas moins de 600 pages. 
Lorsque je l’ai reçu, un de mes amis qui l’a compulsé s’est écrié : « Il est trop gros et écrit en petit, on dirait presque 'Les Bienveillantes de Littell' ! ». Il avait tort, le livre est gros, certes, mais captivant. Et Jenni nous démontre que la littérature française a de beaux jours devant elle. Défions ceux qui pensent le contraire  de lire ce livre…

6. Dinaw Mengestu, Ce qu’on peut lire dans l’air, éd. Albin Michel


L’Ethiopien Dinaw Mengestu nous avait déjà séduits avec Les belles choses que porte le ciel (Prix du meilleur premier roman étranger). Il entrait ainsi dans ce cercle prestigieux des auteurs anglophones traduits en France - et Dieu sait que la France demeure le lieu par excellence de la découverte de beaucoup d'écrivains qui passent souvent inaperçus dans leur espace géographique. Mengestu, avec ce premier roman, franchissait le cap. 
Il est cette fois-ci de retour avec un deuxième roman, Ce qu'on peut lire dans l'air - la version originale a eu un grand écho en 2010 aux Etats-Unis en se plaçant dans la dernière liste du Independent Bookstore et en remportant le Vilcek Prize. L'auteur est né à Addis Abbeba. Il a fui son pays natal avec sa famille pour s'installer aux Etats-Unis. Il vit à Paris mais a gardé son poste de professeur en Amérique. Dans Ce qu'on peut lire dans l'air il poursuit l'introspection de "l'autre Amérique", celle de ces Africains qui ont échoué au pays de l'Oncle Sam et dont les racines ont fini par se ramifier au point de créer un "choc" identitaire. Entre solitude, exil et guerre, y-a-t il de la place à l'apaisement intérieur ? Le héros de ce roman est, à n'en pas douter, l'exemple même de celui qu'on pourrait qualifier de citoyen du monde. Avec tout ce que cela implique comme conséquences...

7. Jean Rolin, Le ravissement de Britney Spears, éd. POL

Lorsque Jean Rolin écrivait ce livre nous nous étions rencontrés à Los Angeles où il s’était établi pendant un temps « pour être plus près » de Britney Spears. Dans une ville où tout le monde est en voiture, Rolin préférait ne pas conduire. En réalité il ne conduit pas. Il n'a jamais conduit. Et pour cause, il n’a pas de permis ! Il prenait donc le bus ou marchait la plupart du temps le long de ces vastes avenues de la Cité des Anges. 
J’avais trouvé son projet loufoque et presque fantaisiste. Je me disais qu’il faisait une blague. Puis il avait annoncé l’avancement de son roman lors d’un festival à Venice (Californie) où nous étions tous les trois, avec Philippe Djian, les invités francophones. En lisant Le ravissement de Britney Spears j’ai été à la fois subjugué et ravi de voir comment cet écrivain a su porter un regard distant et proche du milieu du show-business. Britney Spears subirait des menaces d’enlèvement par un groupe d’islamistes. Les services secrets français qui donnent du crédit à ces menaces envoient un de leur agent – il ressemble vraiment à Rolin, puisque lui aussi ne sait pas conduire ! –  qui finalement tente d’enquêter, mais finit par nous donner le récit de ses aventures en Californie depuis son exil au… Tadjikistan !

8. David Foenkinos, Les souvenirs, éd. Gallimard

Il a fallu à David Foenkinos une obstination de mante religieuse pour parvenir à s’imposer depuis Inversion de l’idiotie ou encore Le potentiel érotique de ma femme. Il avait traversé une période de doutes, de vaches maigres car il est difficile pour certains de prendre au sérieux un écrivain qui prêche la "légèreté" au point d’en faire son projet esthétique. Or lui, il y croyait, et nous aussi. Parce qu'un écrivain qui ne croit pas en lui finira par transmettre ses propres doutes aux lecteurs. Le roman Qui se souvient de David Foenkinos (Gallimard, 2007) date de cette période où le doute avait certainement atteint sa crête la plus haute.
Foenkinos nous « bluffait » et masquait un véritable univers qui se précisait de livre en livre, surtout avec celui qui reçut un succès critique et un engouement populaire, La Délicatesse (Gallimard, 2009). Son nouveau livre, Les souvenirs, ne démentira pas cet élan. Foenkinos est désormais bien enraciné dans le paysage littéraire français. Comme le souligne à juste titre Claire Julliard dans Le Nouvel Obs, « Foenkinos vieillit bien ». J'ajouterais que c’est une vieillesse sans rides et sans amenuisement de la force physique et morale. Foenkinos a toutes ses dents et ses cheveux noirs. Ce qui est un gage pour son parcours qui devrait normalement être couronné par un des grands prix d'automne cette année. On lira donc avec bonheur cette histoire qui traite justement de la vieillesse avec ce ton de "légèreté" qui fait désormais la marque de l’auteur.

9. Carole Martinez, Du domaine des Murmures, éd. Gallimard

L’auteur de Cœur cousu était attendu au tournant d’autant que ce premier roman avait eu un succès extraordinaire pour un nouvel auteur. Et ce n’est pas toujours évident de revenir après une ovation qui allait de la critique au lectorat le plus large. Avec Du domaine des Murmures, Carole Martinez peut dormir tranquille, voire prendre des vacances très loin pour ne pas trop entendre parler d'elle du matin au soir. Elle a « passé le test » avec brio et vient de confirmer la présence d’un ton, d’un univers dont l’originalité comblera encore une fois la critique et le public.
Martinez place son roman au Moyen-âge et laisse la parole à une femme emmurée qui s’est vouée à Dieu d'elle-même, mais surtout pour éviter le mariage... L'héroïne ne verra donc le monde qu’à travers une toute petite ouverture. Et de son point d'observation tout passera, des croisades à l’empereur Barberousse et bien d'autres "faits et gestes". L’arrière-plan historique de ce livre montre qu’il y a un parallèle entre la condition des femmes du Moyen-Age et celles de notre époque. Peut-être que l’Histoire elle-même n’est qu’un perpétuel recommencement et que les injustices d'hier sont encore dans notre présent. Le monde est-il plus vaste lorsqu’on le perçoit d’un lieu clos ? Roman de la méditation, du "huis clos" et, disons-le, de la liberté, Du domaine des Murmures est un véritable plaisir de lecture et d’intelligence. Martinez est désormais incontournable. Et comme me l'a dit mon ami Laferrière, il ne lui reste plus qu’à écrire un mauvais livre pour confirmer définitivement sa place….

vendredi 12 août 2011

Lu et approuvé (8) : Malek Chebel et le Coran


L’Algérien Malek Chebel est désormais connu comme le penseur d’un « islam des Lumières », celui qui prêche la modernité au grand dam de certains et contribue à la vulgarisation de l’histoire et de la culture de l’islam en vue de contrer la prolifération des démagogies. Chebel passe à la fois des études les plus savantes aux plus « légères ». Il s’intéressera aussi bien à l’alcool (Anthologie du vin et de l'ivresse en Islam, Pauvert, 2008), à l’érotisme (Le Kama sutra arabe, 2000 ans de littérature érotique en OrientPauvert, 2006) ou encore au Coran dont sa traduction en français vient de paraître en poche. Pourquoi une autre traduction ? Que nous apporte celle de Chebel ? Je m’étais aussi posé ces deux questions. Or Chebel nous avertit que même ceux qui maîtrisent la langue arabe sont conscients de la difficulté d’appréhender ce livre. Par conséquent toute traduction devrait tenir compte de l’évolution des recherches sur l’analyse des textes, notamment l’étymologie de l’arabe ancien, la connaissance des traditions linguistiques de l’époque.
La traduction de Chebel se fonde donc sur l’esprit du Coran et « la mentalité de ses lecteurs », les musulmans, avec pour dessein d’illustrer que ce livre sacré est plus que jamais ancré dans la modernité au moment où l’islam « cherche sa place dans le cadre d’une mondialisation des échanges humains et d’une circulation rapide des idées ». En somme on devrait multiplier les traductions pour être en harmonie avec l’évolution de nos sociétés sans, bien sûr, dénaturer, l’esprit de la « Révélation ».
La traduction du Coran est accompagnée d’un autre ouvrage, Dictionnaire encyclopédique du Coran, qui sort également en poche. On mesure le travail d’entomologiste entrepris par Chebel dans ce dernier ouvrage, un outil qui nous évite l’égarement et la confusion et nous éclaire sur les nuances contenues dans le Coran. Certains termes ont été « dénaturés » de nos jours. C’est le cas par exemple du mot « imam » signifiant aujourd’hui « celui qui prend la tête de la prière dans une mosquée, dont il est souvent le recteur » alors que le Coran a une définition plus large désignant « la conduite d’un peuple », « direction que les prophètes Isaac et Jacob se virent confier par Dieu (XXI, 73) », ou encore « des conducteurs appelant à l’enfer. Comme ce fut le cas pour Pharaon et ses armées (XXVIII, 41) ». Le Dictionnaire encyclopédique du Coran de Chebel est un appel au sens originel de la Parole pour que la le livre sacré ne soit plus détourné.




1. Le Coran, traduction de Malek Chebel, Le Livre de Poche, 2011, 736p, 6.50 euros

2. Malek Chebel, Dictionnaire encyclopédique du Coran, Le Livre de Poche, 560p, 6.95 euros
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Cette note de lecture a été publiée le 01/08/2011 dans Jeune Afrique où je tiens la chronique "Lu et Approuvé"

lundi 11 juillet 2011

Lu et approuvé (7) : Kebir-Mustapha Ammi signe un beau récit d'aventures !


Les journaux de voyages des explorateurs de l’Afrique ont permis de préciser certaines pages de l’Histoire du continent. Les récits médiévaux des marchands Arabes découvrant les grandes dynasties soudanaises furent suivis par ceux des Lumières, avec notamment Mungo Park  sillonnant les rives du Niger, puis par ceux commandés par les puissances coloniales représentées entre autres par Stanley et Savorgnan au 19eme siècle. Les romanciers contemporains ont souvent puisé dans ces récits, et on se souviendra par exemple de Léon l’Africain d’Amin Maalouf, devenu un best-seller mondial.
Kebir-Mustapha Ammi revient souvent sur les pages contrariées de l’histoire coloniale nord-africaine, comme dans Abd El-Kader (Presses de la Renaissance, 2004) où il redonna au célèbre émir l’étoffe du poète et du philosophe. Dans son dernier roman, Mardochée, il nous révèle les dessous de l’un des derniers épisodes de la conquête coloniale française. Tout cela sous la plume d'un vieux juif marocain nommé Mardochée. Ce rabbin, au seuil de la mort, raconte sa vie de Mogador à Alger en passant par Paris. La langue soutenue du vieil homme et ses descriptions saisissantes nous immergent dans Alger la Blanche et l'imaginaire des peintres orientalistes Delacroix ou Chassériau – on pense d’ailleurs rencontrer, au hasard d’une ruelle, Le Chat du Rabbin.
En 1883, pendant une année, Mardochée devint le Guide d’un jeune explorateur, Charles de Foucauld alias Joseph Aleman, qui avait décidé de se déguiser en Juif dans le dessein de ne pas éveiller les soupçons sur ses véritables motivations. Les carnets de route de cet explorateur intitulés Reconnaissance du Maroc furent alors une mine d’informations qui allait servir à la conquête du Maroc et à l'établissement du protectorat français. Mardochée veut livrer ses propres vérités sur ce voyage et, en filigrane, dresse un autre portrait de ce « diable d'Aleman ». Dès leur arrivée au Maroc, Mardochée surprend l’explorateur en pleine négociation avec les autorités consulaires françaises sur la suite à donner au voyage. Le Vieux retrace avec précision chaque anecdote de ce parcours et ses aventures avec l’explorateur. Fin, rusé et espiègle Mardochée pointe du doigt les discriminations ambiantes et les conflits d’intérêts coloniaux. Kebir-Mustapha Ammi, au plus haut de sa forme, nous gratifie d’un récit d’aventures d’époque passionnant et dans lequel, en réalité, la fiction demande des comptes à l’Histoire qui ne saurait être écrite de manière unilatérale.

Mardochée, roman de  Kebir-Mustapha Ammi, Gallimard, 2011, 259 p., 17,90 euros 
Ce texte a été publié dans l'hebdomadaire "Jeune Afrique" où je tiens une chronique littéraire mensuelle intitulée "Lu et Approuvé".