mercredi 20 janvier 2010

Dany Laferrière me raconte ce jour de malheur...


Dany Laferrière est rentré à Montréal depuis trois jours maintenant. Il a tenu à me raconter par écrit les moments qui ont précédé la tragédie haïtienne et comment il a pu échapper au pire grâce à une folle envie de manger du "homard-langouste". Et comment aussi nos amis Rodney Saint-Eloi et Thomas Spear en restant au restaurant ont échappé à l’effondrement soudain du  bâtiment principal de l’hôtel Karibe, le siège des auteurs du festival "Etonnants Voyageurs" qui était prévu dans la capitale haïtienne…
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 (extraits)
Mon frère, 
J'avais envie de revoir Haïti, à ma manière.  Et je devais reprendre de l'énergie pour t'écrire.  Jusqu'à présent, nous avons été ensemble par un courant d'énergie intime et fraternel.  Je savais que tu étais là – de même que tu savais que j'étais là.  Je n'avais pas cessé de parler des événements, du pays, de défendre la dignité de ce peuple si gracieux face à la mort.  Mais j'attendais de te parler pour pouvoir retrouver mon intériorité, te parler comme un monologue intérieur. Et j'avais peur de ne plus avoir de centre.  Là, je m'arrête.  Silence...

On attend les écrivains bien sagement dans la grande cour de l'hôtel Karibé.  Certains travaillent sous les arbres.  On pouvait bien manger : la cuisine est excellente.  Un homard (en fait c'est une langouste) que je n'ai pas pris auparavant car même succulent c'est parfois difficile à digérer – surtout tard le soir.  Mais j'adore, alors j'attends le moment pour déguster tranquillement ce homard-langouste.  Mais je fais ce que je fais toujours chaque fois que j'arrive dans une ville : je cherche à savoir s'il y a des mangues et des avocats.  J'en mets dans ma chambre.  Les mangues parfument la chambre.  Une odeur tropicale.  Ce n'est pas encore la saison des mangues, mais j'en ai trouvées dans la rue.  Petite marchande accroupie sur le trottoir, dos au mur.  La robe pliée entre ses cuisses.  Le mouchoir blanc.  Ah comme j'aime ce regard à la vif et tendre des femmes de cette ville.  C'est Maëtte Chantrell qui m'a acheté les fruits : cinq mangues et deux avocats.  Et je ne lui ai même pas offert une mangue.  C'est dingue, je perds la tête quand je vois des mangues. 
Des fruits, des légumes.  La bouffe de mon enfance.  J'aime bien rentrer la nuit : allumer la télé ou placer un livre sur ma table de chevet – et dévorer un avocat entier avec du pain.  
Tu te souviens de la dernière fois quand on était revenu affamé de la petite fête de l'ambassadeur de France et que je t'avais amené dans ma chambre pour déguster un avocat avec un long pain qu'on m'avait refilé à la cuisine ?  On était au Ritz-Kinam.  L'un des meilleurs repas pris avec toi.  On l'avait mangé dans la pénombre car on avait un problème d'électricité.  Et là, j'ai fait la même chose, sans toi, et c'était moins bon... 
Bons jours coulaient sans souci.  Le temps, changeant.  Tantôt nuageux, tantôt ensoleillé, ce qui agissait sur les nerfs des gens.  Le dimanche, j'étais invité à Dimanche en poésie à Fontamara.  C'est un petit spectacle organisé par Bonel Auguste.  Foule, près de 300 personnes.  Des gens qui adorent lire et discuter de poésie et de culture.  D'une attention formidable.  Pas trop loin de l'épicentre (cela c'est plus tard). 
 Je rentre juste après à Bourdon car j'ai un souper avec Didier Le Bret, l'ambassadeur de France en Haïti.  Un ami.  Un type vraiment sympa avec j'ai tout de suite accordé.  Bon, on veut voir tout cela s'animer.  On attend les écrivains.  Les Lebris (Michel et Melani) sont arrivés.  Michel est malade comme un chien, mais c'est un baroudeur, il survivra après une bonne nuit de sommeil.  On rencontre la presse (radio, journal, télé).  Tout est prêt.  Enfin, on n'est jamais fin prêt.  On jongle avec l'agenda, surtout pour les repas.  C'est pas facile de faire bouger une cinquantaine de personnes. 
On va aller en province, dans les écoles.  J'ai rendez-vous avec mon ami Compère Filo pour son émission à Télé Ginen.  J'y vais.  Il a un retard.  On commence finalement.  Maëtte passe me prendre pour rentrer à l'hôtel.  On a pris trop de retard, elle part.  Je reste.  Filo m'avait promis de m'accompagner.  Il ne peut plus.  Il veut que j'attende, mais je ne peux pas.  C'est le début d'Étonnants Voyageurs – le premier spectacle. 
Je dois y être.  Filo finalement me trouve une voiture.  On y va.  J'arrive à l'hôtel à 4h30.  Qui je vois avec deux valises noires : Rodney Saint Eloi [Poète et éditeur haïtien résidant au Canada].  Il veut rentrer dans sa chambre.  J’ai faim, je lui dis d'un homard.  Oui un homard (en fait une langouste).  On va dans sa chambre.  On n'y reste pas.  On descend s'installer dans le petit resto de l'hôtel.  Je commande mon homard et lui un poisson gros sel.  On nous apporte une salade et du pain.  Trop faim, je commence à manger.  Rodney voit Thomas Spear [ Professeur de littérature aux Etats-Unis ] en train de boire une bière dans la cour, seul.  Il l'invite avec nous.  On cause.  Je demande d'accélérer car il reste à peine 10 minutes, car à 5h précises on vient nous chercher.  On bouscule un peu les serveurs.  Comme on m'aime bien, on pousse les cuisiniers… 
 C'est un bruit qui vient dans mon dos.  Terrible.  Comme si on nous mitraillait.  Je me retourne.  Rien.  Soudain je vois les cuisiniers passer en trombe.  Je me dis que quelque chose a sauté dans la cuisine.  Cela m'a pris 6 à 8 secondes pour comprendre que c'est un tremblement de terre.  On court, Rodney et moi.  Thomas reste pour finir sa bière, dit-il.  On revient le chercher.  On se met à plat ventre dans la cour, sous les arbres, à côté de Isabelle et Agathe [Membres d’Etonnants Voyageurs].  En plongeant par terre, Rodney s'est égratigné le genou.  
Soudain une deuxième secousse.  Je prends peur car j'ai l'impression que cela ne s'arrêtera plus – pas avant notre mort.  J'attendais que la terre s'ouvre.  Quelqu'un a dit qu'il fallait quitter la cour où il y a trop d'arbres et se réfugier sur le terrain de tennis.  On y va.  Une petite secousse... 
Les visages sont cireux.  On ne sait pas où on est.  Un nuage de poussière s'élève sur la ville.  Une odeur de brûlé.  Pas un cri Silence total.  Silence total. (A suivre)
Je te raconterai tout mon frère
Ton vieux frère.

10 commentaires:

  1. Très beau témoignage fraternel. C'est très émouvant. Merci de nous faire partager une partie de ces moments intimes.

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  2. et merci à toi, Alain, que ce mot frère déborde jusqu'à nous tous

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  3. C'est très dur ce qui arrive à Haiti. Est ce la fin d'Haiti?

    Pain, avocat, mangue haitiens et africains ne sont pas si éloignés en fait.

    Oui aux dons et oui à la technologie japonaise pour construire écoles et hopitaux résistants aux séismes.

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  4. Merci Dany de cette gourmandise... Le site Poètes pour Haïti avance bien... Il pose le premier livre humanitaire online. Haïti nous pousse à être créatifs... Pourrions-nous avoir ton texte dans le lot de poèmes solidaires ?
    Merci, Khal Torabully
    khal.torabully@gmail.com

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  5. Merci Monsieur Laferrière d'avoir enfin donné du goût aux avocats...

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  6. Cher Alain, cher et fraternel poète,

    Pour aider Haïti, Poètes pour Haïti, le premier livre humanitaire en ligne, est né.

    Il regroupe des textes de plusieurs poètes du monde, dont le très beau que tu 'as envoyé de New Delhi.
    Il est important que tu en prennes connaissance et de le diffuser auprès de vos amis et dans vos réseaux.
    Tu trouveras les adresses du site ci-après.
    http://haiti2010-secourspoetique.net
    ainsi que
    www.haiti2010-secourspoetique.net


    Merci de participer, par le biais de la littérature, au secours et à la reconstruction de ce pays éprouvé.

    Au plaisir de la suite de ce contact renoué...

    Je sais que tu es là, dans ce projet créatif, porteur d'avenirs...

    Bien proche,

    Khal Torabully

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  7. Dany est devenu mon meilleure auteur depuis, il est si vivant et si présent dans ses écrits. Il me fait vivre l"Afrique et me fait comprendre que tout ce qui m'arrive dans un pays autre que le mien arrive a tout le monde...l'odeur des mangues me manque aussi et vu que chez moi, ma sœur avait planter un manguier bien au milieu de la parcelle

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  8. "La culture nous sauvera..." Merci de partager la vôtre, belle et fraternelle.

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