vendredi 29 janvier 2010

Frankétienne, le plus grand écrivain haïtien contemporain.


Pour celles et ceux qui ont suivi hier l'émission "La Grande librairie" sur France 5 consacrée à Haïti,  la présence en "duplex" de l'écrivain Frankétienne aura été un des moments les plus forts. Cet homme est un écrivain "énaurme", un nobelisable de poids, une voix, une profondeur incommensurable. Auteur du chef-d'oeuvre Ultravocal (Ed. Hoebeke) et de L'oiseau Schizophone (Ed. Jean-Michel Place) entre autres, peintre de génie et poète inconditionnel, Frankétienne s'impose désormais comme le baobab des lettres haïtiennes. En l'écoutant durant notre émission je me suis souvenu de ma première rencontre avec lui le 7 janvier 2003 en Guyane - c'est Laferrière qui me l'avait alors présenté. Nous résidions à l'Amazonia. J'avais offert à Frankétienne un chapeau en toile. 
Le chapeau en toile

Hôtel Amazonia à Cayenne. Frankétienne est debout dans le hall, un exemplaire de son livre Miraculeuse à la main. On aurait dit un annuaire téléphonique de New York. Ses livres sont ainsi : tentaculaires et vertigineux. La folie de la création. Dany Laferrière fait les présentations : Frankétienne, Haïtien, institution littéraire chez lui, a fait son premier voyage hors de son pays à l'âge de 51 ans. Même persécuté par les Duvalier et les tontons macoutes il n'a jamais quitté le pays. On discute. Il éclate de rire. Rapelle qu'il a vu Dany tout gamin. Orateur intarissable, il passe d'un sujet à l'autre avec une aisance qui me stupéfie. La littérature se conçoit en "spirales".
Le lendemain de cette rencontre, nous nous revoyons dans le hall. L'écrivain haïtien est tout frais, vêtu d'une belle chemise sur laquelle il a ajouté lui-même des motifs grâce à son talent de peintre. Il m'appelle "mon fils". Nous devons nous rendre sur les lieux du Salon du livre pour écouter sa conférence et procéder aux séances de signatures avec Raphaël Confiant, Rodney Saint-Eloy, Jean Bernabé, Gisèle Pineau et d'autres écrivains " américains ". L'Afrique était là, bien sûr : Ken Bugul, Florent Couao-Zotti, Yasmina Khadra... Nous sortons donc de l'hôtel. Frankétienne me parle toujours.
Il pleut encore. Je lui prête mon chapeau en toile que j'ai rapporté des États-Unis. Et je lui dis de le garder. Une fois au salon, dans un des débats, l'écrivain haïtien rappelle ce don insignifiant. Une de chapeau.

Dans le stand d'Haïti Frankétienne semble somnoler. Il porte le chapeau bleu en toile. Je me dis que c'est cette image que je garderai de ce voyage en Guyane où j'ai croisé d'autres Amériques et un des écrivains les plus puissants de notre époque. 


Un visionnaire qui allait mettre en scène une pièce sur un cataclysme. Ironie du sort : un vrai cataclysme est survenu chez lui.  Prémonitions ?

lundi 25 janvier 2010

Tragédie haïtienne : les dangers de la lassitude, l'urgence culturelle

Ce qu’il faut craindre dans cette tragédie haïtienne c’est le visage de “l’oubli” ou de la lassitude des medias au bout de quelques semaines. A force de montrer les images  insoutenables pour les besoins de l'audience ou de "l'exclusivité" on nous habitue peu à peu à la banalisation et on nous pousse au voyeurisme. comme le soulignait le journaliste Christian Eboulé dans une  exclellente tribune parue dans les pages du quotidien Libération*. La multiplication des initiatives – le plus souvent mal coordonnées – feront qu’à la fin ce sera le peuple haïtien qui sera pris en otage entre promesses et entreprises à grands principes (comme celle d’annuler la dette de ce pays alors que pour l’heure il s’agit de régler les comptes avec la nature et non avec les banquiers des pays riches qui se découvriraient tout à coup une vocation de philanthropes). De même que ces propositions de faciliter l'adoption d’enfants haïtiens ou alors d’arrêter les expulsions des haïtiens de France...

Une fois de plus, rappelons qu’Haïti n’est pas un pays qui quémande quelque chose et cette terre n’a jamais accepté l’humiliation, qu’elle soit directe ou déguisée. La France suggère de suspendre les expulsions des Haïtiens ? Pour combien de temps ? Est-ce parce que les expulsés n’auraient plus de toit sur place ? Ne faudrait-il pas s’interroger sur les causes profondes de l’émigration et voir la part de la France dans celle-ci ? L’adoption des enfants n’est pas un cadeau qu’on ou une œuvre caritative faite à un pays. C’est une décision individuelle, d’un couple d’avoir une descendance. Profiter de la situation actuelle pour semble-t-il accroitre ce mode de filiation est aussi une manière cynique de regarder l’Autre.

Bref, il y a toutefois la culture qui demeure. Et c’est sans doute pour cela que du 22 au 24 mai prochains vous aurez l’occasion de croiser les auteurs haïtiens au Festival Etonnants Voyageurs qui se déroulera à Saint-Malo. Parce que, comme le souligne l’annonce officielle parue sur le site de cette manifestation, « il n’est pas possible de rester sur ces images de destruction ». Lyonel Trouillot, Michel Le Bris et Dany Laferrière qui allaient diriger l’édition d’Etonnants Voyageurs à Port au prince ont donc décidé de le « transporter » à Saint-Malo. Ce sera l’occasion pour les auteurs haïtiens réunis d’affirmer haut et fort la vitalité de la création artistique de leur île.

Par ailleurs, signalons aussi l’émission de France 5, « La Grande librairie » animée par François Busnel qui proposera ce jeudi 28 janvier à 20h35 une émission spéciale entièrement consacrée à Haïti, après le séisme qui a frappé l'île. Daniel Picouly et Patrick Poivre d'Arvor rejoignent François Busnel pour accueillir des écrivains et artistes haïtiens et français qui se mobilisent pour la population sinistrée. Leur premier objectif est de recueillir des fonds pour la Fondation de France, dans le cadre d'un partenariat entre France Télévisions, Radio France et Le Monde. Mais les personnalités présentes souhaitent également récolter des livres destinés à remplir les étagères d'une nouvelle bibliothèque à Port-au-Prince. Oui, lorsque tout tombe, la culture demeure, comme le soulignait Dany Laferrière  (photo) qui sera un des invités de cette émission...


 Notes :

 * Christian Eboulé : Haiti : ces cadavres que l'on montre, Libération, 20/01/1010 http://www.liberation.fr/monde/0101614629-haiti-ces-cadavres-que-l-on-montre

Festival Etonnants Voyageurs : du 22 au 24 mai 2010 à Saint-Malo (infos. cliquer ici)
« La Grande Librairie » : France 5, Direct, jeudi 28 janvier 2010 à partir de 20h35 (Site de la Grande librairie : 
cliquer ici)

vendredi 22 janvier 2010

Ces présidents d’Afrique noire qui écrivent des livres

Le journaliste et critique littéraire Didier Jacob (Nouvel Observateur) a passé les présidents écrivains au banc d’essai. Lorsque ceux-ci se mettent à l'écriture il faut s'attendre au meilleur et au pire - surtout au pire. Mais il semble que le ridicule en la matière ne tue plus. et que nos dirigeants aient une haute idée de leur modeste personne. Didier Jacob a ainsi établi un « Top 10 » divers qui donne ceci par ordre : Léopold Sédar Senghor, François Mitterrand, Barack Obama, Jimmy Carter, Charles de Gaulle, Jacques Chirac, Valéry Giscard d’Estaing, Saddam Hussein, Mohamad Kadhafi et Nicolas Sarkozy.* 

Ce classement nous montre à quel point les hommes d’Etat pensent l’éternité plutôt du côté de l’écriture que des actes de leur gouvernance. Mais voilà, tout le monde n'a pas le talent de Senghor ou de Mitterrand. De Mitterrand quelqu'un avait d'ailleurs dit lors de son élection que la France avait perdu un grand écrivain mais gagné un bon président. Senghor domine ce classement ? C'est une évidence : il était d'abord poète et accessoirement président. Entre l'écriture et la politique son choix était clair. Il le démontra jusqu'à ses derniers jours à l'Académie française…

Toujours est-il qu'en scrutant ce classement j’ai pensé immédiatement à ce que serait le « Top 10 » des présidents écrivains d’Afrique noire. Certes toute hiérarchie serait discutable, mais essayons pour le plaisir de voir ce que cela pourrait (subjectivement) donner. Ecartons Léopold Sédar Senghor et on verra qu’il est presque impossible de trouver un autre président nanti d’une vocation et ayant laissé des œuvres d'une qualité littéraire digne de passer à la postérité. En effet beaucoup de textes publiés par ces politiciens d'Afrique noire sont en général des entretiens avec des journalistes, des biographies à quatre mains – et donc souvent une propagande soporifique où le culte du moi l’emporte de la première à la dernière page, sans compter la quatrième de couverture et le bandeau. Dans ces textes l’homme politique africain tente alors d’expliquer au peuple comment depuis qu’il pataugeait dans le liquide amniotique de sa maman le destin l’aurait choisi pour gouverner.

Si nous étendons le classement jusqu’à la biographie en passant par l’essai - ajoutons aussi la simple autopromotion - la liste dépassera certainement la centaine de titres (en français ou traduits d’une autre langue).

Sur le plan de la « pensée écrite » le président Kwamé Nkrumah (photo) tient une place importante tandis que sur la biographie c’est l’incontournable Nelson Mandela qui semble l’emporter, lui qui vient d'inspirer le cinéaste américain Clint Eastwood, auteur du film "Invictus" actuellement en salle. voir Bande annonce


Mon classement (aléatoire, discutable et/ou à compléter) :

1. Kwamé Krumah (Ghana), Le Consciencisme, L'Afrique doit s'unir, Le néo-colonialisme : dernier stade de l'impérialisme, Dark days in Ghana

2. Nelson Mandela (Afrique du Sud), Un long chemin vers la liberté.

3. Agostinho Neto (Angola), Sagrada esperanca (poèmes), Poemas de Angola

4. Massamba-Débat (Congo), Le meilleur héritage (poèmes)

5. Samora M. Machel (Mozambique), Le Processus de la révolution démocratique populaire au Mozambique

6. Thomas Sankara (Burkina Faso), Oser inventer l’avenir

7. Julius Nyerere (Tanzanie), Man and Development

8. Laurent Gbagbo (Côte d’Ivoire), Côte d’Ivoire : agir pour les libertés

9. Omar Bongo (Gabon) Blanc comme nègre, Confidences d’un Africain

10. Denis Sassou Nguesso (Congo), Le manguier, le fleuve et la souris, Parler vrai pour l’Afrique

*Voir l'article de Didier Jacob, Nouvel Obs. 21/01/10

mercredi 20 janvier 2010

Dany Laferrière me raconte ce jour de malheur...


Dany Laferrière est rentré à Montréal depuis trois jours maintenant. Il a tenu à me raconter par écrit les moments qui ont précédé la tragédie haïtienne et comment il a pu échapper au pire grâce à une folle envie de manger du "homard-langouste". Et comment aussi nos amis Rodney Saint-Eloi et Thomas Spear en restant au restaurant ont échappé à l’effondrement soudain du  bâtiment principal de l’hôtel Karibe, le siège des auteurs du festival "Etonnants Voyageurs" qui était prévu dans la capitale haïtienne…
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 (extraits)
Mon frère, 
J'avais envie de revoir Haïti, à ma manière.  Et je devais reprendre de l'énergie pour t'écrire.  Jusqu'à présent, nous avons été ensemble par un courant d'énergie intime et fraternel.  Je savais que tu étais là – de même que tu savais que j'étais là.  Je n'avais pas cessé de parler des événements, du pays, de défendre la dignité de ce peuple si gracieux face à la mort.  Mais j'attendais de te parler pour pouvoir retrouver mon intériorité, te parler comme un monologue intérieur. Et j'avais peur de ne plus avoir de centre.  Là, je m'arrête.  Silence...

On attend les écrivains bien sagement dans la grande cour de l'hôtel Karibé.  Certains travaillent sous les arbres.  On pouvait bien manger : la cuisine est excellente.  Un homard (en fait c'est une langouste) que je n'ai pas pris auparavant car même succulent c'est parfois difficile à digérer – surtout tard le soir.  Mais j'adore, alors j'attends le moment pour déguster tranquillement ce homard-langouste.  Mais je fais ce que je fais toujours chaque fois que j'arrive dans une ville : je cherche à savoir s'il y a des mangues et des avocats.  J'en mets dans ma chambre.  Les mangues parfument la chambre.  Une odeur tropicale.  Ce n'est pas encore la saison des mangues, mais j'en ai trouvées dans la rue.  Petite marchande accroupie sur le trottoir, dos au mur.  La robe pliée entre ses cuisses.  Le mouchoir blanc.  Ah comme j'aime ce regard à la vif et tendre des femmes de cette ville.  C'est Maëtte Chantrell qui m'a acheté les fruits : cinq mangues et deux avocats.  Et je ne lui ai même pas offert une mangue.  C'est dingue, je perds la tête quand je vois des mangues. 
Des fruits, des légumes.  La bouffe de mon enfance.  J'aime bien rentrer la nuit : allumer la télé ou placer un livre sur ma table de chevet – et dévorer un avocat entier avec du pain.  
Tu te souviens de la dernière fois quand on était revenu affamé de la petite fête de l'ambassadeur de France et que je t'avais amené dans ma chambre pour déguster un avocat avec un long pain qu'on m'avait refilé à la cuisine ?  On était au Ritz-Kinam.  L'un des meilleurs repas pris avec toi.  On l'avait mangé dans la pénombre car on avait un problème d'électricité.  Et là, j'ai fait la même chose, sans toi, et c'était moins bon... 
Bons jours coulaient sans souci.  Le temps, changeant.  Tantôt nuageux, tantôt ensoleillé, ce qui agissait sur les nerfs des gens.  Le dimanche, j'étais invité à Dimanche en poésie à Fontamara.  C'est un petit spectacle organisé par Bonel Auguste.  Foule, près de 300 personnes.  Des gens qui adorent lire et discuter de poésie et de culture.  D'une attention formidable.  Pas trop loin de l'épicentre (cela c'est plus tard). 
 Je rentre juste après à Bourdon car j'ai un souper avec Didier Le Bret, l'ambassadeur de France en Haïti.  Un ami.  Un type vraiment sympa avec j'ai tout de suite accordé.  Bon, on veut voir tout cela s'animer.  On attend les écrivains.  Les Lebris (Michel et Melani) sont arrivés.  Michel est malade comme un chien, mais c'est un baroudeur, il survivra après une bonne nuit de sommeil.  On rencontre la presse (radio, journal, télé).  Tout est prêt.  Enfin, on n'est jamais fin prêt.  On jongle avec l'agenda, surtout pour les repas.  C'est pas facile de faire bouger une cinquantaine de personnes. 
On va aller en province, dans les écoles.  J'ai rendez-vous avec mon ami Compère Filo pour son émission à Télé Ginen.  J'y vais.  Il a un retard.  On commence finalement.  Maëtte passe me prendre pour rentrer à l'hôtel.  On a pris trop de retard, elle part.  Je reste.  Filo m'avait promis de m'accompagner.  Il ne peut plus.  Il veut que j'attende, mais je ne peux pas.  C'est le début d'Étonnants Voyageurs – le premier spectacle. 
Je dois y être.  Filo finalement me trouve une voiture.  On y va.  J'arrive à l'hôtel à 4h30.  Qui je vois avec deux valises noires : Rodney Saint Eloi [Poète et éditeur haïtien résidant au Canada].  Il veut rentrer dans sa chambre.  J’ai faim, je lui dis d'un homard.  Oui un homard (en fait une langouste).  On va dans sa chambre.  On n'y reste pas.  On descend s'installer dans le petit resto de l'hôtel.  Je commande mon homard et lui un poisson gros sel.  On nous apporte une salade et du pain.  Trop faim, je commence à manger.  Rodney voit Thomas Spear [ Professeur de littérature aux Etats-Unis ] en train de boire une bière dans la cour, seul.  Il l'invite avec nous.  On cause.  Je demande d'accélérer car il reste à peine 10 minutes, car à 5h précises on vient nous chercher.  On bouscule un peu les serveurs.  Comme on m'aime bien, on pousse les cuisiniers… 
 C'est un bruit qui vient dans mon dos.  Terrible.  Comme si on nous mitraillait.  Je me retourne.  Rien.  Soudain je vois les cuisiniers passer en trombe.  Je me dis que quelque chose a sauté dans la cuisine.  Cela m'a pris 6 à 8 secondes pour comprendre que c'est un tremblement de terre.  On court, Rodney et moi.  Thomas reste pour finir sa bière, dit-il.  On revient le chercher.  On se met à plat ventre dans la cour, sous les arbres, à côté de Isabelle et Agathe [Membres d’Etonnants Voyageurs].  En plongeant par terre, Rodney s'est égratigné le genou.  
Soudain une deuxième secousse.  Je prends peur car j'ai l'impression que cela ne s'arrêtera plus – pas avant notre mort.  J'attendais que la terre s'ouvre.  Quelqu'un a dit qu'il fallait quitter la cour où il y a trop d'arbres et se réfugier sur le terrain de tennis.  On y va.  Une petite secousse... 
Les visages sont cireux.  On ne sait pas où on est.  Un nuage de poussière s'élève sur la ville.  Une odeur de brûlé.  Pas un cri Silence total.  Silence total. (A suivre)
Je te raconterai tout mon frère
Ton vieux frère.

samedi 16 janvier 2010

Un Américain demande de ne pas aider les Haïtiens

C’est peut-être ce qu’on appelle jeter le pavé dans la mare. Certes on peut comprendre les principes de la liberté d’expression, mais il arrive que l’expression qu’on est censé protéger devienne pestilentielle pour le reste de l'humanité au moment où nous en appelons à la générosité des cœurs. Les stratégies individuelles ne doivent pas nous faire oubler que des gens meurent sous les décombres en Haiti. Aux Etats-Unis le conservateur et animateur de radio Rush Limbaugh (photo) a encore frappé. Il a donc choisi le moment propice pour tirer non seulement sur une ambulance mais sur un cortège de corbillards haïtiens. En effet, interpellé par un auditeur sur la question du séisme en Haïti le jeudi 14 au cours de son émission, l’impétueux animateur a soutenu que Barack Obama profitait de cette situation pour marquer des points. Et d’enfoncer le clou : Obama va se servir de la question haïtienne « pour redorer son image auprès des minorités de ce pays et dans le monde et accuser les Républicains de n’avoir aucune compassion». L’animateur est catégorique sur un point : il ne faut pas aider les Haitiens, cela a déjà été fait dans le passé : « Nous avons déjà donné à Haïti. C'est ce qu'on appelle l'impôt sur le revenu américain. »

C'est dans les périodes les plus sombres que réaparaissent des personnages de cette envergure. Les débordements de cet animateur sont connus, lui qui traite parfois ses auditeurs d'idiots, d'esprits bornés. Il est écouté par plus de 13 millions de personnes par semaine et sa "ligne politique" est celle de l'exagération. Il a réussi à s'imposer comme l'un des représentants les plus connus de la droite américaine. Profitant de son audience dans le pays il avait aidé à faire élire George Bush en 2000 et 2004. Est-ce cette audience qu'il voudrait à présent mobiliser pour dissuader les Américains d'aider le peuple haïtien ? 
Photo : D.R

vendredi 15 janvier 2010

Louis-Philippe Dalembert : "Les nuits sont belles à Port-au-Prince"...

L’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert (photo) vient de m’envoyer un courrier électronique depuis Port-au-Prince. On se souvient qu’il s'est blessé en sauvant la belle-sœur de son frère tandis que la ville tremblait et qu'on ignorait encore l'ampleur du désastre.

Il m’annonce que la situation est loin de celle qu’évoquent les medias :


« alain,
la situation est plus catastrophique encore que ce que vous voyez a la tele ou sur internet. mais la solidarite spontanee entre haitiens tient lieu d'organisation. j'ai eu des nouvelles des autres. dany est reste a l'hotel karibe avec la bande d'etonnants voyageurs. la maison de franketienne s'est ecroulee, selon son fils, mais il est encore plus vivant. on dort tous a la belle etoile, mais les nuits sont belles a port-au-prince.
kenbe fem,
lpd
»

Louis-Philippe Dalembert vit en France et est arrivé dans son pays quelques jours avant le séisme afin de participer au festival Etonnants Voyageurs. Il devait se rendre le 17 janvier en Allemagne où on vient de lui attribuer une résidence d'écriture. Il est l'une des voix les plus importantes de la nouvelle génération d’écrivains d’Haïti. Auteur de plusieurs romans du magistral Roman de Cuba (éd. du Rocher), son œuvre , ancrée sur ses souvenirs d’enfance et de jeunesse dans une ville caribéenne imaginaire (Port-aux-Crasses) – notamment dans Le Songe d’une photo d’enfance (Ed. du Serpent à plumes » - s’ouvre au monde et scrute le quotidien européen – Rue du Faubourg Saint-Denis (éd. Du Rocher).

Grand admirateur de Borges et d'Alejo Carpentier, Dalembert est sans doute aussi l'auteur qui incarne le mieux dans son oeuvre les ramifications entre les territoires caribéens. En mettant en scène dans ses premières oeuvres de fiction les errances de la jeunesse à "Port-aux-Crasses" peut-etre avait-il voulu graver une photo qui aujourd'hui a été éraflée par les éléments de la nature. C'est plus que jamais le moment de rouvris  ses premières fictions Le Songe d'une photod'enfance (Ed. Le Serpent à plumes) ou encore Le Crayon du bon Dieu n'a pas de gomme (Ed. Stock). Et pourquoi pas son recueil de poème au titre qui collerait à l'actualité : Et le Soleil se souvient...
Au fond, la plupart des titres de ses livres portent un accent prophétique. Au point que je me dis que devant une tragédie il faut lire de toute urgence les auteurs du pays endeuillé. Jugez donc cette "titrologie" : Les dieux voyagent la nuit (Ed. du Rocher), L'Ile du bout des rêves (Ed. Le Serpent à plumes), L'autre face de la mer (Ed. du Rocher)

Pour la petite histoire, dans mon roman Black Bazar (Seuil, 2009) il est le personnage "Louis-Philippe", mentor littéraire du Fessologue - le narrateur.

Photo : D.R

jeudi 14 janvier 2010

Haïti n'est pas une terre maudite


Haïti est sans doute le pays qui est resté enraciné dans ses cultures africaines. Et ce n'est pas du tout étonnant que par exemple le mouvement de la créolité n'ait pas «atteint» cette île. Le peuple haïtien ne se pose pas de question d'identité : il se construit tout au long de l'Histoire sans renier cette négritude «debout» comme dirait Césaire. Pendant la dictature des Duvalier, les Haïtiens ont trouvé refuge parfois en Afrique et certains d'entre eux ont occupé de hautes fonctions au Sénégal du temps de Léopold Sédar Senghor. 

Il y a un fait qu'il faudra un jour mettre à nu : les Haïtiens en émigration dans les autres terres des Antilles françaises sont souvent victimes d'actes de dénigrements. C'est le comble pour un peuple qui s'est mis debout le premier afin que les Noirs recouvrent leur humanité.

La littérature haïtienne est l'une des plus importantes du monde noir. La vitalité actuelle - incarnée par Laferrière, Trouillot, Danticat, Louis-Philippe Dalembert - pourrait, pour certains observateurs, paraître comme un fait nouveau. Or ce peuple nous a donné des auteurs de renom et a imprimé une esthétique littéraire exigeante. Les pages de Jacques Stephen-Alexis sont tentaculaires. L'humanité qui traverse l'oeuvre de René Depestre est éblouissante. Les «sagas» de Jean Metellus sur la famille Vortex ou sa relecture de la geste de Dessalines laissent tout lecteur admiratif. Sur le plan musical, Haïti est au premier plan de l'espace insulaire : Coupé-Cloué, Claudette et Ti-Pierre, Skah Shah, Wycleef Jean ou le groupe Fugees, Haïti Kompa etc. Je n'évoque même pas la peinture, il suffit qu'on relise L'Enigme du retour de Laferrière pour voir combien ce peuple a un rapport très subtil avec la représentation du monde.

Je ne pense pas à la malédiction de cette île. Haïti est l'unité de mesure du monde noir. En même temps c'est un terreau culturel incommensurable. Sa position géographique est très stratégique et tous les occupants ont essayé en vain de «s'emparer» de l'île. Les dictateurs ont employé toutes les méthodes pour asservir la population. Dans ces conditions ce peuple a dû apprendre la culture de la rebellion permanente. Jusqu'à ce jour. Face à la nature qui gronde, à la terre qui remue, le combat devient à armes inégales. Même pour un peuple qui refuse toujours de se mettre à genou...


L'intégralité de cet entretien est disponible sur le site du Nouvel Obs :

Haïti : la mort de l'écrivain Georges Anglade et de son épouse

Les nouvelles sont toujours contradictoires. J'ai passé presque une heure au téléphone avec Maguy, l'épouse de Dany Laferrière. Celui-ci nous a enfin donné signe. Il a envoyé un email, mais en utilisant l'adresse électronique d'un ami. Il dit avoir dormi avec les autres membres du festival Etonnants voyageurs dans un court de tennis de l'hotel Karibe - l'hotel qui était prévu pour la réception des auteurs...

Une mauvaise nouvelle a circulé : la mort de l'écrivain Georges Anglade (photo) et de son épouse. Leur fille qui vit en Caroline du Nord l'a confirmée hier soir dans les colonnes du quotidien canadien La Presse. Georges Anglade était un des invités d'Etonnants voyageurs. Le couple visitait des amis lorsque la maison dans laquelle il se trouvait s'est effondrée...

J'ai croisé Georges Anglade une fois. Nous étions chez le poète et éditeur Rodney Saint-Eloi avec Dany Laferrière. L'homme nous parlait de sa passion pour une forme originale du langage tiré de ses racines insulaires. Juriste de formation ayant commencé ses études en Haïti, il les a poursuivies en France où il a obtenu un Troisième Cycle en géographie appliquée et une licence en Lettres à l'université de Strasbourg.

A la fin des années soixante il s'installera au Canada. Son existence sera marquée par une rebellion permanente et un engagement politique pour la liberté des siens. Ce qui lui vaudra toutes les foudres du régime dicatorial en place. Emprisonné par Duvalier, contraint à l'exil, Anglade ne cessera de dessiner les contours "géographique" de son pays dans ses essais dont la plupart nomment cette terre d'Haïti aujourd'hui frappée par le chaos :
L'espace haïtien, en 1974 ; Mon pays d'Haïti, en 1977 ; Espace et liberté en Haïti, en 1982, ou encore Atlas critique d'Haïti, paru en 1982.

Sur le site "Île en île" consacré au monde insulaire francophone l'universitaire Françoise Naudillon présente Georges Anglade comme un homme de lettres "à la fois théoricien et praticien de la Lodyans, genre dont le modèle remonte à Justin Lhérisson et que Jacques-Stephen Alexis désigne comme le genre littéraire propre à Haïti.

Une définition de la "lodyans" est donnée dans l'avant-propos de Blancs de mémoire de Georges Anglade paru en 1999 : «La lodyans doit être classée parmi les créations collectives haïtiennes les plus significatives que sont le Vodou, le créole, la commercialisation par madansara, le compagnonnage des jardins paysans, la peinture, le marronnage, la gaguère des combats de coqs, le carnaval etc. Et cette lodyans est le mode littéraire le plus généralisé, le plus populaire, le plus ancien aussi dans l'expression du romanesque de ce peuple profond tel qu'il s'exprime en son pays profond.»
Pour aller plus loin, consulter le dossier préparé par Françoise Naudillon : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/anglade.html
Photo, copyright Thomas C. Spear.

mercredi 13 janvier 2010

Haiti ou l'énigme d'un séisme

"L'imagination s'entraîne. Ce qui ne s'entraîne pas, c'est l'émotion." Dany Laferrière.




Catastrophe naturelle. Injustice de la nature. Séisme aveugle qui vient de s’abattre sur cette terre d’Haiti, ma terre d’adoption, la terre de mes frères, de mes amis les plus chers dont Dany Laferrière, mais aussi Rodney Saint-Eloy, Lyonel Trouillot, Louis-Philippe Dalembert. Tous sont sur place. Nous devrions nous rencontrer ce jeudi pour le festival Etonnants Voyageurs.
Moi je suis coincé en transit. Je devais prendre l’avion à Miami pour arriver une heure plus tard à Port-au-Prince, la capitale rasée par le malheur. Et je regarde les images sur CNN. Je cherche à joindre Dany. En vain. J’ai reçu un mail de Louis-Philippe Dalembert blessé pendant qu’il sauvait la belle-sœur de son frère, une femme impotente. Il m’écrit ceci :
« merci de penser a moi, vieux frère. les secousses continuent 7.3, 5.9, 5.5. C`est impressionnant, mais tout va bien. sur le plan personnel, les dégâts matériels sont importants chez mon frère, et je me suis fait une légère blessure en sautant par dessus une barrière pour aller récupérer la belle-mère impotente de mon frère. Mais ce n`est pas très grave. Les dangers sont de loin plus importants ailleurs. J’ai envoyé un message aux gens d`étonnants voyageurs. j`ai pas de nouvelles.
kenbe fem »
Dans ce chaos il a trouvé le moyen de se connecter au monde. C’est presque incroyable. Et moi qui ne cesse de téléphoner, d’envoyer des courriers électroniques à tous les haïtiens que je connais. Avec la même question : « Tu as des nouvelles de Dany ? » Silence. Mais quelqu’un a croisé quelqu’un qui lui-même a croisé quelqu’un qui aurait croisé Dany.
Au fond, c’est à présent que le sublime roman de Dany, L’Enigme du retour, prend un sens prophétique. Je le relis, et les mots ne sont plus les mêmes. Quelque chose se tramait dans ce livre. Nous ne l’avions pas vu. Nous ne l’avions pas décrypté. Et la nature vient de nous le rappeler...
Toutes mes pensées vont vers ce peuple courageux. Vers cette République qui a toujours dit non.