vendredi 16 avril 2010

"L'aventure" de la littérature africaine francophone

Les pays d’Afrique noire francophone célèbrent cette année le cinquantenaire de leur indépendance. La littérature a été le témoin immédiat de cette émancipation. Une littérature si jeune qu’il n’est pas surprenant, pour un lecteur africain, de croiser certains auteurs classiques qu’il a lus au lycée ou au collège. Sait-on par exemple que l’Ivoirien Ahmadou Kourouma (photo) – à qui l’on attribua en 2000 le Renaudot pour Allah n’est pas obligé – était en réalité, depuis longtemps, un grand classique dans l’espace francophone ? Bernard Dadié, un autre Ivoirien, jouit de ce statut et déambule dans les rues, serrant les mains des femmes qui vendent de l’attiéké dans les marchés d’Abidjan. Cheikh Hamidou Kane, auteur du mythique L’aventure ambiguë donne des conseils aux jeunes auteurs du Sénégal. Beaucoup d’écoliers d’Afrique centrale ont eu pendant les épreuves de la dictée française les extraits des œuvres d’Henri Lopes, auteur congolais résidant actuellement en France. Lorsque j’en parle à ce dernier, il en sourit, oubliant les coups de fouets que j’ai écopés à cause des fautes commises pendant cette redoutable épreuve. Difficulté ou plaisir de porter le statut de « classique vivant » ? Sans doute les deux alors même qu’en France on hésiterait à reconnaître le privilège de classiques à J-M G Le Clézio, Pierre Michon, Patrick Modiano ou Pascal Quignard.
La jeunesse de la littérature d’Afrique noire francophone ne doit pas occulter le fait qu’il existe des textes anciens en langues africaines et une littérature orale qui remonte à des temps immémoriaux. Le Malien Ahmadou Hampaté Bâ avait raison de clamer devant la tribune de l’Unesco en 1960 : « En Afrique lorsqu’un vieillard meurt c’est une bibliothèque qui brûle ».
La littérature écrite est arrivée bien plus tard, avec la « rencontre » de l’homme blanc. Pendant la période d’alphabétisation des Africains les textes sur l’Afrique provenaient essentiellement des auteurs occidentaux. C’était alors le règne de la littérature coloniale avec le péché de l’exotisme lié à une telle démarche. La « littérature négro-africaine » n’a vu le jour qu’à partir du moment où les Africains ont « détourné » la langue du colonisateur pour dire eux-mêmes le monde, confirmant au passage le proverbe souvent cité par Hampaté Bâ : « Quand une chèvre est présente, on ne doit pas bêler à sa place ».

Les premières œuvres avaient pour « mission » d’afficher au visage de l’Occident la richesse culturelle du continent africain et de fustiger le système colonial comme allait l’illustrer, en 1921, un « frère noir », le Guyanais René Maran dans Batouala, « véritable roman nègre », qui reçut le prix Goncourt. Ce roman a sans doute signé l’acte de naissance de la « littérature négro-africaine », celle qui, à la fin des années trente, influencée par la présence à Paris des intellectuels et écrivains Noirs américains, allait lancer le mouvement de la négritude sous l’impulsion de Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon Gontran Damas.




Placée sous le signe de la revendication, cette littérature était fondamentalement engagée et « missionnée ». C’est en 1948, avec  l’Anthologie de  la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française publiée par Senghor et préfacée par Jean-Paul Sartre que la littérature négro-africaine se consolide. Deux romanciers marquent les années cinquante : Camara Laye (L’Enfant noir) et Mongo Béti (Ville Cruelle). Le premier introduit l’auto-fiction, place l’individu au cœur de la fiction pendant que le second perpétue la virulence des fondateurs de la négritude. Deux conceptions antagoniques dont les conséquences sont encore manifestes dans les productions contemporaines. Après les indépendances les œuvres les plus emblématiques sont celles du Malien Yambo Ouologuem (Le devoir de violence) et d’Ahmadou Kourouma (Les Soleils des Indépendances). Ouologuem opte pour l’insolence de l’esprit et pointe la responsabilité des Africains quant à leurs malheurs pendant que Kourouma scrute l’affrontement entre les sociétés traditionnelles africaines et le modèle de civilisation imposé par l’Occident. 
A la fin des années soixante-dix, la critique contre la colonisation est « remplacée » par le plaidoyer contre les dictatures désormais ancrées dans la plupart des pays du continent. Sony Labou Tansi est un des auteurs phare de cette ère. Dans La Vie et demie, en installant au cœur de la fiction africaine le personnage du dictateur – à l’instar des auteurs latino-américains – Labou Tansi dessinait également la figure du rebelle immortel, bête noire de la dictature. C’est aussi pendant cette époque que les voix féminines, jusqu’alors inexistantes, se font entendre avec Mariama Ba (Une si longue lettre), Aminata Sow Fall (La grève des battus) ou encore Ken Bugul (Le baobab fou).

Dans les années quatre-vingt-dix le vent de la démocratie souffle sur le continent après le « discours de La Baule » prononcé le 20 juin 1990 par François Mitterrand. Mais l’Afrique devient le théâtre des guerres civiles. On découvre avec stupeur les « enfants-soldats », et les romanciers s’emparent de la thématique – notamment Ahmadou Kourouma (Allah n’est pas obligé). Le drame le plus retentissant survient en 1994 avec un génocide au Rwanda planifié et exécuté par les Hutus contre les Tutsis. Des œuvres de fiction en font écho dont L’Ainé des orphelins de Tierno Monénembo, Murambi de Boubacar Boris Diop et Moisson de crânes d’Abdourahman Waberi. Une abondante « littérature de témoignage » va suivre avec les ouvrages publiés par les rescapés. Depuis la fin des années quatre-vingt dix une nouvelle génération d’écrivains a vu le jour avec des noms qui s’imposent de plus en plus : Léonora Miano, Fatou Diome, Sami Tchak, Gilbert Gatore etc. Presque tous vivent en Europe ou aux Etats-Unis et publient leurs livres en France, ce qui entraîne une « déterritorialisation » de « la pensée noire ». Ce fait n’est pas nouveau : Senghor, Césaire, Mongo Beti etc., ont publié leurs œuvres depuis l’étranger tandis que les grands « mouvements noirs » sont nés à Paris ou aux Etats-Unis.

Enfin, la littérature d’Afrique noire en français est largement vulgarisée dans les universités américaines où elle constitue une discipline autonome et très prisée. Chemin que beaucoup d’observateurs souhaiteraient que la France prenne car il est indubitable que les œuvres de ces auteurs enrichissent avant tout le patrimoine littéraire d’expression française.

Alain Mabanckou

Ce texte a été publié intégralement dans Le Monde (en ouverture, et à la page 4 du "Monde des Livres" du 15 avril 2010).

dimanche 11 avril 2010

Mohammed Aïssaoui salue l'esclave Furcy...



Il faut se souvenir que juridiquement, pendant l’esclavage, le nègre n’était qu’un bien, un meuble au même titre que la commode ou les chaussures. Tous ceux qui ont étudié le « droit des biens » savent que le propriétaire d’un meuble a le pouvoir d’en user, d’en disposer comme bon lui semble. Il a l’usus, l’abusus et le fructus (le droit de le fructifier). On sait aussi que l’esclavage a été aboli en 1794 mais rétabli quelques années après, en 1804, par Bonaparte. Pourtant il faut “se méfier” d’un esclave qui a appris à lire et à écrire, donc à raisonner, à décortiquer les termes de la loi du maître. C’est ce que fit le téméraire esclave Furcy. Il a trente et un ans en 1817, dans l'île de la Réunion (alors île Bourbon) lorsqu'il décide d'aller au tribunal d'instance de Saint-Denis. Il s’adresse à un procureur pour qu’on reconnaisse son statut d’affranchi qu’on lui déniait et qui, de jure l’aurait libéré de l’esclavage. Le procureur (Gilbert Boucher) prêta l’oreille à cette requête téméraire et la trouva fondée en droit. L’Affaire se retrouva alors à la Cour, défrayant la chronique. Un meuble qui osait revendiquer son droit ? Du jamais vu !

Le procès traîna pendant presque trois décennies. Le pauvre procureur laissa des plumes tandis que l’esclavage et son aspect économique furent remis en cause grâce à cette requête. Après son succès, l’esclave Furcy voit l’effondrement de l’esclavage. Un homme dont la dimension historique ne pouvait passer inaperçu. C’est sans doute cet humanisme et la nécessité de placer l’individu au cœur de l’Histoire qui ont poussé Mohammed Aïssaoui à rendre hommage à cet être d’exception.


L’auteur de « l’Affaire de l’esclave Furcy » est journaliste littéraire au Figaro. Utilisant son flair d’écrivain, il a su nous retracer les faits en évitant les écueils de la compilation trop souvent visibles dans les ouvrages de ce genre. Pour lui, tout a été déclenché le 16 mars 2005, lorsque les archives de "l'Affaire" avaient été mises aux enchères, à Paris, à l'hôtel Drouot. Le public découvrait des lettres manuscrites, des comptes-rendus d'audience, des plaidoiries...  Aïssaoui, qui était présent, ne s'est pas contenté de cette vente publique. Il a fouiné avec patience les dossiers de la BNF, les archives départementales de la Réunion, et son livre nous apparaît comme le roman de nos égarements et de notre aveuglement. Ici il y a la vie, la survie, la conviction que la liberté n’a pas de couleur. C’est finalement l’Histoire de notre humanité confisquée par une théorie d’échelles raciales. Un livre à lire de toute urgence en ces temps où on nous bourre les oreilles avec des théories extrêmes… 


A lire : Mohammed Aïssaoui , L'Affaire de l'esclave Furcy, Gallimard, 2010.

lundi 5 avril 2010

Une Afrique encore et toujours dépendante

Célébrer "le cinquantenaire des indépendances africaines" paraît, à première vue une initiative louable. Les festivités ne manquent pas ici et là. Mais derrière celles-ci se cachent les désillusions «croquées » dans le roman très actuel, Les Soleils des Indépendances de l’Ivoirien Ahmadou Kourouma. L’Afrique, depuis les années soixante – année de l'émancipation contre le joug colonial – est le théâtre des atrocités qu'on ne pourrait plus tout simplement expliquer par une prétendue barbarie atavique ou une malédiction biblique. (photo : Le Congolais Patrice Lumumba, figure emblématique d'une Afrique libre).

Alors que nous croyions que la fin de la Guerre froide – et donc de l’opposition Est-Ouest, Amérique-URSS – préfigurait une voie de progrès pour l’Afrique, les formes de domination se sont métamorphosées, plus pernicieuses et plus douloureuses pour les populations africaines. Les grandes puissances ont pris d'assaut le continent noir, désormais  territoire stratégique. Les conflits se sont multipliés : Libéria, Somalie, Sierra Léone, Ethiopie, Erythrée, Soudan, la région des Grands lacs... Une liste interminable et funeste. 

Au fond, la prolifération des nations dictatoriales après les indépendances n’arrangea guère les choses : les dictateurs africains devinrent (et demeurent) les relais des anciennes puissances coloniales qui les maintenaient (et les maintiennent) par perfusion au pouvoir. Les années quatre-vingt-dix ont été les plus sombres. "Le discours de la Baule" prononcé par Mitterrand en 1990 nous donna l'illusion qu'un vent de démocratie allait souffler. On espérait la fin du sponsoring des dictatures africaines par l'Occident et le départ des ces dirigeants à vie.  Tel ne fut pas le cas...
Alors qu’en 1994 l’Afrique du Sud sortait de l’Apartheid avec des élections démocratiques, l'Afrique avait dansé. Mais cette joie fut de courte durée puisque la même année un des drames les plus sinistres du continent noir éclatait : le génocide planifié de longue date et exécuté méthodiquement par les Hutus contre les Tutsis. Ce dernier drame est le résultat de la configuration coloniale, avec la division des peuples africains – les Belges ayant, pour leur part, introduit la carte d’identité ethnique pendant que la France s’ingénia à soutenir le régime totalitaire de Juvénal Habyarimana. Nous sommes indépendants sur le papier. Il reste à conquérir une indépendance de notre manière de penser, et cette démarche implique une révision de notre attitude, un examen complet de notre conscience. Que fête-t-on actuellement ? Les Indépendances sur le papier ou la dépendance des consciences ?