De Sami Tchak il ne faut jamais attendre le consensus. Il ne marche pas en troupeau, il erre seul dans une prairie – voire dans le désert des Tartares –, quitte à être la brebis galeuse, l’enfant « maudit » de nos Lettres. Tchak vous dénichera toujours un auteur quelque part, et vous ne l’aurez pas lu. Prenez garde, Tchak passerait inaperçu dans une foule. Il regarde, se méfie, mais fonce à grandes enjambées vers l’individu qui a un livre entre les mains. Pour le piéger et le sortir de sa tanière, mettez un livre sur un banc public, cachez-vous, vous le verrez surgir de nulle part, prendre ce livre, s’asseoir sur le banc et passer la journée à le lire sans un seul regard sur les passants.
Tchak ? Il lit tout, parce qu’il sait que c’est ce tout qui forme le monde. Son regard critique agace plus d’un, mais l’auteur préfère mourir pour ses idées, que cette mort soit lente ou rapide car, pour lui, la littérature relève du sacrifice suprême. En 2001 il publia Place des fêtes qui est, à mon avis, le roman le plus hardi, le plus iconoclaste de la littérature subsaharienne francophone contemporaine. Un roman qui ne passait pas par le biais de l’allusion pour dire les choses et qui plantait le couteau dans la plaie (les plaies, j’allais dire). L’auteur acquit alors la réputation de « pestiféré » des lettres africaines. Comment allait-on parler d’un roman qui évoquait dans une langue « crue » ce qui nous obsédait mais que nous nous retenions de mettre dans nos livres ? En somme, Place des fêtes est l’un des romans le plus marquants du début des années 2000, aussi bien dans la forme que dans le contenu et l’éclatement des thématiques. C’est, au fond, le roman de l’indépendance de l’esprit de l’auteur africain. Cette œuvre magistrale déconstruisait les fondements timorés d’une littérature voilée, hypocrite et animée par la bonne conscience et la militance qu’on nous aura vendues aux enchères en guise de norme littéraire africaine qui masquait à peine la nostalgie de la Négritude. Avec Place des fêtes le jeu des intertextualités prenait soudain ancrage dans nos Lettres. Tchak nous rappelait qu’un écrivain était d’abord et avant tout un lecteur. Un très grand lecteur. Et il hurlera volontiers qu’il y a trop d’incultes dans nos Lettres et qu’un écrivain n’est pas forcément un intellectuel – ou vice versa. Donneur de leçons ? Non, plutôt empêcheur de tourner en rond et défenseur des Lettres. Tchak redressait la barre, remettait les choses en place et recommandait le respect infini pour toute chose écrite qui a atteint la grandeur. Et il lui était insupportable de voir des écrivaillons parade avec leurs registres de leçons de ce qu’il faudrait dire, beugler, dénoncer et écrire pour libérer la prétendue « conscience africaine ».
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| roman selectionné par le Prix Orange. |
Chacun de ses livres ultérieurs montrera la puissance de l’imaginaire d’un écrivain sans cesse en mobilité et impitoyable vis-à-vis de lui-même. Jamais sur place, après la France de l’immigration (Place des Fêtes), il ira souvent en Amérique latine (Hermina, Filles de Mexico, entre autres), il évoquera des thèmes inattendus chez l’auteur africain (sexualité, prostitution etc.) au point qu’on pouvait s’imaginer que l’auteur « esquivait » l’Afrique dans ses fictions, et on conclurait paresseusement, dans un élan de soulagement, qu’avec son dernier titre, Al Capone le Malien (Mercure de France, 2011), l’enfant prodigue serait de retour dans son continent natal, le premier voyage ayant eu lieu avec Femme infidèle, roman publié en Afrique.
Al Capone le Malien est pourtant dans la ligne droite de l’univers de son œuvre en ce sens qu’il poursuit le projet de l’auteur qui consiste à anéantir les distances, à décortiquer les cultures avec une mise en scène des petites gens tourmentées dans leurs mœurs. Al Capone le Malien se déroule bien dans une « perspective frontalière », entre la Guinée et le Mali. C’est une traversée, une tentative de placer le continent africain au cœur de la mobilité avec ses croyances, sa légèreté, ses joies, ses plaisirs refoulés, ses fantasmes, ses fantaisies, ses exagérations, ses clowneries, ses hypocrisies et que sais-je encore. La langue apaisée de ce roman tranche avec une connaissance microscopique du terrain. En général Tchak met les pieds dans lieux qu’il évoquera plus tard dans ses romans. Il repère la géographie, sa formation de sociologue l’incite à questionner les mœurs. Et dès lors, ses œuvres deviennent de vraies tranches de vie. Dans Al Capone le Malien c’est l’Europe qui regarde l’Afrique qu’elle a voulu façonner à son image. Si le continent noir a résisté – on se souviendra du « non » célèbre de la Guinée en 1958 – c’est peut-être aussi qu’un souffle ancien, des traditions qui remontent aux temps immémoriaux ont servi de bouclier. C’est à l’Europe désormais de comprendre cette « âme noire » à travers le voyage au « cœur des ténèbres » qu’entreprend le personnage principal, René, pour un reportage commandé par un magazine européen. Ce René me fait penser à David, le personnage blanc de la Chambre de Giovanni de James Baldwin. Je pense aussi à Bardamu du Voyage au bout de la nuit de Céline. Le David de Baldwin, pour l’entêtement du désir interdit ; et le Bardamu de Céline, pour le poids de l’errance. Derrière David et Bardamu il y a Baldwin et Céline et, évidemment, derrière René Cherin on ne peut écarter le sourire malicieux de Tchak. L’habileté de l’auteur est d’avoir insufflé à son personnage une autonomie de mouvement et une existence propre qui font que le lecteur porte immédiatement le costume de ce narrateur fasciné par un instrument traditionnel, le sosso bala. René peut-il écrire tranquillement un article sur cet instrument sacré sans prendre en compte le comportement des Africains ? Le fait de nommer clairement l’Afrique ne signifie pas que Tchak pense « enfin » au continent. Il s’agit d’une conséquence que je percevais depuis un moment dans son parcours : l’Afrique « imaginaire » – qu’on décelait par petites pointes ici et là dans les précédents livres à travers ses « latinos » – vient débouler ici comme un affluent qui se déverse dans une grande mer après un long et sinueux périple.
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Il reste que nous tenons, avec Tchak, non seulement un immense écrivain, mais aussi un homme d’une culture exceptionnelle. Ces deux qualités sont rares, et jusque-là je ne les avais retrouvées que chez un écrivain et grand ami : Dany Laferrière. Les auteurs japonais ? Tchak en parle sans s’arrêter. Les auteurs latinos ? C’est son monde de prédilection. L’homme sans qualités de l’Autrichien Robert Musil ? Tchak semble parcourir cette œuvre colossale chaque mois. Le romancier et poète cubain Arenas Reinaldo le met en extase. Trois tristes tigres, le roman vertigineux de Guillermo Cabrera Infante, un autre Cubain, le rend fou et intarissable d’éloges, et il oublie même de boire son diabolo-menthe lorsque nous discutons au premier étage du Père Tranquille, dans le 1er arrondissement de Paris. C’est dire qu’avec Tchak, impossible de parler de la pluie et du beau temps sans évoquer des illustrations tirées des pages les plus grandioses de la littérature mondiale. On s’écrit tous les jours. Comme avec Laferrière. Et tous les jours Tchak et moi faisons le tour de ce qui s’écrit, de ce qui a été écrit et que nous aimons en commun. Car nous sommes persuadés qu’il ne s’agit pas seulement d’écrire, il faut surtout s’oublier, prendre le temps de mesurer la dimension d’autres imaginaires. Tout le reste n’est que vanité, une denrée, hélas, consommée de plus en plus par ces temps qui courent où les postures de circonstance, la démagogie militante et la morale se monnayent au mépris de la grandeur d’une littérature qui ne demande qu’à respirer un air frais. Comme dans les livres de Sami Tchak. Et c'est ainsi que va le monde, et nous avec.
A. Mabanckou
A. Mabanckou
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Ce texte a été publié en ligne dans CulturesSud




Hommage sincère.
RépondreSupprimerMerci pour la découverte...
RépondreSupprimerReste plus qu'a acquérir un de ses livres et découvrir son monde...
Ce que tu dit de lui donne envie de le lire...
Et surtout j'adOOorrre les brebis galeuse^^
Nadia