samedi 26 février 2011

AINSI VA LE MONDE (9) : Aimé Césaire célébré par Papa Samba Diop




Aimé Césaire
Dans son livre La poésie d’Aimé Césaire (Ed. Honoré Champion, 2011, 624p) l'universitaire sénégalais Papa Samba Diop nous rappelle que le parcours du grand poète Aimé Césaire est indissociable de ceux de ses deux compagnons Léopold Sédar Senghor et Léon Gontran Damas. Et pour illustrer combien l’auteur du Cahier d’un retour au pays natal était une des voix les plus fortes, l’universitaire compulse l’ensemble de son œuvre poétique réunie par Daniel Maximin et Gilles Carpentier dans un ouvrage paru en 1994 aux éditions du Seuil[1].
En quoi se caractérise donc la poésie de Césaire ? C’est une poésie « d’un territoire », mais sans « ancrage national ». Césaire parle aux « sans voix », et même si le chant vient d’un Nègre, il touche tout être réduit à l’injustice, à l’infériorité et à l’amoindrissement. La poésie devient alors « l’arme miraculeuse » de ces « damnés de la terre ». Chaque recueil publié par Césaire sera une pièce capitale dans la démarche de l’écrivain en vue de reconquérir ce que les autres civilisations ont violé ou ne reconnaissent pas au monde noir. Dans cet esprit, Cahier d’un retour au pays natal est un acte de dissidence, de prise de conscience d’un peuple qui est passé à côté de son cri, le cri de révolte. Les Armes miraculeuses, recueil très influencé par le surréalisme, opèrent une rupture avec toute poésie « de pure rhétorique ». Il s’agit de s’opposer au présent, aux contraintes de la domination coloniale. Cadastre recommande de « briser toutes les chaines, physiques ou symboliques » tandis que Soleil Cou coupé recouvre plusieurs thèmes chers à l’auteur : les symboles du serpent, la « géomancie et la surdétermination astrale », « la luciole comme élément fécondateur de l’alchimie poétique… » Ici, comme le précise Papa Samba Diop, le chant traverse les frontières, « jusqu’aux confins de la Chine et de l’Inde ». Le recueil Ferrement, publié en 1960 dénonce le « rapt » de l’espace – les Antilles – et prône « l’enracinement historique et culturel ». Moi, laminaire paraît en 1982 alors que le poète entre dans sa soixante-neuvième année. L’écriture est apaisée, mais le refus de la soumission reste pérenne. Le « vieux lion » a gardé ses griffes et n’accepte guère le coup de pied de l’âne.
Ces principaux recueils – auxquels il faut rajouter des textes épars et des éditions supplémentaires accompagnées de textes inédits – fondent une œuvre dont la structure et la substance dressent le bilan des rêves obsessionnels devant une réalité qui impose continuellement la lutte. C’est une œuvre traversée à la fois par la nostalgie et l’utopie, l’épopée et la chronique, le religieux et le merveilleux, l’hymne à la Martinique et « l’aubade à l’Universel ». 
Pour Papa Samba Diop, la voix de Césaire est fêlée, cosmique, collective, rythmique, mémorielle, liturgique et sacrée, avec une précision du verbe qui témoigne d’une connaissance entomologique de la langue des « maîtres ». D’où la pluralités des registres allant des « injures » aux « insanités » pour aboutir à une « écriture de l’Apocalypse ». 

En somme, cette première partie de l’ouvrage souligne une œuvre orientée vers un espace géographique (l’Archipel des Antilles) et confrontée à l’histoire coloniale (la Martinique ayant été rattachée à la couronne de France dès 1674). Pour atteindre la dimension universelle – et donc sortir de l’espace insulaire – Césaire convoquera sans cesse les lieux de l’Histoire et les mythes fondateurs des civilisations du monde. La cosmogonie et l’histoire africaines sont alors les terrains de la réconciliation, du retour aux sources. Et l’Afrique, dans cette œuvre tentaculaire, doit s’entendre dans un sens plus général puisque le poète s’appuiera sur des figures emblématiques du monde noir comme Patrice Lumumba (Congo) ou Toussaint Louverture (Haïti) ou de l’espace afro-américain. Une telle démarche est forcément chargée de « politique » et d’engagement dont les accents étaient déjà perceptibles depuis le premier texte de l’auteur, le Cahier d’un retour au pays natal.

La deuxième partie de l’ouvrage nous familiarise avec le « lexique de la poésie de Césaire ». On y découvre des mots, des mythes, des expressions ou lieux courants qui traversent l’univers poétique de Césaire. Organisées en ordre alphabétique, les entrées nous rappellent le sens originel de ces mots et expressions et l’emploi fait par Césaire dans ses différents recueils. Par exemple le mot « Négritude » que Césaire emploiera dans son Cahier, à la page 23 : « et de même misère que nous, Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait en son humanité ». Ou encore, à la même page du recueil,  « Nantes » : « Et je me dis Bordeaux et Nantes et Liverpool et New York et San Francisco / pas un bout de ce monde qui ne porte mon empreinte digitale ».
Ouvrage salutaire, La poésie d’Aimé Césaire de Papa Samba Diop ouvre de nouvelles perspectives dans la compréhension de l’œuvre d’un poète dont la parole résonne encore et continuera de résonner parce qu’elle redéfinit notre humanisme. Et c'est ainsi que va le monde, et nous avec.

(Une version plus longue de cet article est publiée dans Le Magazine littéraire du mois de mars 2011, numéro 506)

[1] Aimé Césaire : La Poésie, édition établie par Daniel Maximin et Gilles Carpentier. Paris, Seuil, 1994, 546 pages.

2 commentaires:

  1. Merci pour cette chronique littéraire ; et, de revenir aux idées, à la culture et à l'humanisme.

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  2. Bonjour à toute la Rédaction !
    Je vous adresse cette « libre opinion » pour votre information et pour publication à l’attention de vos lecteurs.
    Merci et bien à vous !

    http://www.youtube.com/watch?v=Dvb_PhwwtPs

    Séchou !
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    CÉSAIRE AU PANTHEON – BELLE EPITAPHE !

    AVE CÉSAIRE !
    « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante »! Sans doute ! Sans doute !
    Brassens disait que « Les morts sont tous de braves types ! », dénonçant ainsi avec ironie, l’hypocrisie humaine, celle qui nous pousse à vouloir honorer après avoir combattu, parfois à mort.
    Mais, en l’occurrence Aimé CÉSAIRE l’était. Brave, et même davantage !
    Et bizarreries de la vie, de la nature humaine, ce ne sont pas ceux qui, à juste titre, l’honorent aujourd’hui 6 avril 2011, trois ans après sa mort, qui l’ont le plus épargné ou reconnu.
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    De SECHOU : Auteur compositeur interprète, conteur. sechou@9online.fr


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    Que tous ces gens se gardent d’en faire trop ! Qu’ils se souviennent que, Qui embrasse trop mal étreint, n’est-il pas vrai !?
    Ce ne sont certes pas non plus, ceux qui sont fondamentalement, idéologiquement, politiquement, orgueilleusement, petitement contre toute repentance, (on suivrait sans peine mon regard), qui sont les plus qualifiés pour faire authentiquement amende honorable.
    Ainsi va la vie, et on ne refait ni le Monde, ni l’Histoire.
    Lorsque, ce 6 avril 2011, on aura vu et écouté M. Nicolas SARKOZY, Président de la République française, lorsqu’on aura vu et entendu les commentaires sans doute éclairés et inspirés des deux journalistes de France 2 et de France Ô, on ne sera pas trop inspiré d’aller me voir dire ce texte, qui, je vous le garantie, viendra en contrepoint, aider à mettre les choses en perspective. Car souvent il convient d’avoir un peu de recul face aux événements.

    -Moi que l’on n’a pas invité sur FRANCE 2, la télévision nationale, celle-là même où pendant près de vingt ans, prononcer son nom (celui de Césaire) était pratiquement interdit, alors même que l’une des présentatrices de l’émission me connaît pour avoir tourné un reportage « negzagonal » dans lequel je suis présent, principalement comme magistrat mais également en tant qu’artiste,
    -Moi, qui ne suis jamais invité, ni à RFO, ni à France Ô et encore moins à TROPIC FM où j’ai animé une émission pendant plusieurs années, je vous offre d’abord ici deux extraits de chansons de G. BRASSENS :



    Voici donc, loin des fanfares et des flonflons, de la musique qui marche au pas et qui ne me regarde pas, loin des discours officiels et des petits fours, loin du gratin du tout Paris, des Antilles et d’ailleurs, pour vous, VOUS SEUL, et pour quelques temps seulement, cette vidéo. Cliquer sur AVE CÉSAIRE !

    http://www.youtube.com/watch?v=Dvb_PhwwtPs

    Séchou
    sechou@9online.fr

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