mercredi 9 février 2011

MAINTENANT, LISONS EDOUARD GLISSANT !

Le texte qui suit a été publié ce mercredi 9 février dans les colonnes de l'hebdomadaire "Les Inrockuptibles". Edouard Glissant nous a quittés le 3 février dernier, laissant derrière lui une immense oeuvre qui fait de lui un des penseurs les plus importants de ces temps. Il est à présent urgent d'aller à la rencontre de cette oeuvre qui dit la condition humaine avec un accent de fraternité incommensurable. 

L’œuvre d’Edouard Glissant fait l’objet de colloques dans les universités du monde entier. L’auteur est vénéré aux Etats-Unis qui l’accueillirent dès 1989 comme professeur, d’abord en Louisiane, puis à New York. Sa théorie du « tout-monde », sa « poétique de la relation » et ses dissections de l’œuvre de Faulkner font autorité.
Son plus grand écho en France ? Cela date de longtemps : le prix Renaudot qu’il reçut en 1956 pour son premier roman, La Lézarde (Seuil). Autrement, l’écrivain demeure très confidentiel dans l’Hexagone, édité avec fidélité par Gallimard. Il y eut un petit frémissement lorsqu’il publia avec Patrick Chamoiseau L’intraitable beauté du monde (Galaade, 2009), une « adresse à Obama ». Mais ce n’était pas l’œuvre de Glissant qu’on découvrait. L’élection américaine avait suscité un enthousiasme et des questionnements sur la race et la tolérance. Le petit opuscule se maintint pendant plusieurs semaines dans les meilleures ventes en France.
Le public aura toujours un argument de taille : l’œuvre romanesque de cet auteur est trop vertigineuse, tentaculaire et recommande une préparation pour pénétrer dans cet univers de création « chaotique ». L’auteur serait donc à ranger dans le cercle prestigieux d’écrivains qu’on respecte, qu’on cite et qu’on ne lit surtout pas. On murmurait son nom pour le Nobel de la littérature pendant des décennies. Il l’attendait, serein. Mais on lui a préféré ses amis : Derek Walkott, Wole Soyinka ou encore Nadine Gordimer...

On dit aussi que l’auteur martiniquais avait des
disciples : Patrick Chamoiseau, Raphael Confiant, entre autres. Non, il n’avait pas de disciples. Il était un Robinson Crusoé. Il paraissait bien seul. Et puis, au fil des ans les pièces jadis éparpillées entre les textes poétiques, les œuvres romanesques et théoriques se sont rassemblées pour créer au grand jour un ensemble qu’on pourrait qualifier comme l’une des dernières hardiesses intellectuelles de notre temps.

Partant de son fameux concept de l’Antillanité – déconstruction de l’histoire des Antilles au regard de ses réalités de races, de langues, de classes, de hiérarchies sociales d’une part, et la reconnaissance d’une identité plurielle d’autre part – l’écrivain a su interpeller le genre humain. Nous sommes liés, nous rappelle-t-il, par la « relation », et ce sont les rencontres qui façonnent notre humanisme sans cesse en mouvement. Se connaître, se tolérer : « Je veux descendre en vous aussi loin que la vie peut permettre », écrit-il dans Les Indes (Seuil, 1965). Et dans L’Intention poétique (Gallimard, 1997) : « Si aux sables de ton rivage tu déterres l’épée de l’autre, nettoie-là et t’en fais une houe. Si l’épée flambe aux mains de l’autre, arrache-la, ou tâche de l’arracher, pour armer l’autre – autant que toi – du même vœu. Tel est le vœu. »
Cette identité plurielle, Glissant la qualifie d’identité rhizome. Une quête que l’on retrouve dans l’ensemble de son œuvre, notamment à travers trois romans essentiels (Le Quatrième Siècle, Malemort et La Case du Commandeur) et dans ses essais les plus étudiés (Poétique de la Relation, Le Discours Antillais, Traité du Tout-monde, L’Intention poétique), tous publiés chez Gallimard.

Il reste que c’est en penseur plutôt qu’en romancier que Glissant restera peut-être dans nos mémoires. A moins que nous nous gardions de dissocier ces deux champs. Dans la pensée comme dans la fiction, il y a un lien : le monde. Et ce monde forme un tout.

Alain Mabanckou
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Texte paru dans "Les Inrockuptibles", 9 février 2011

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