Autant dire d’emblée qu’Un homme ébranlé (éd. Mercure de France, 2011, 142p., 15 euros), le nouveau roman de Pascale Kramer (originaire de la Suisse) m’a secoué. Je l’ai lu d’une traite dans l’avion qui me ramenait de New York à Los Angeles – presque six heures de vol – et je n’ai pas un seul instant interrompu la lecture de ces pages poignantes servies par un style qui allie à la fois élégance, finesse, grâce et intelligence. Un prosateur médiocre aurait versé dans le pathos et nous aurait servi une histoire de bons sentiments dans cette « chronique d’une mort annoncée » de Claude, cinquantenaire, atteint de cancer et qui doit composer avec son existence dans des rapports plus ou moins complexes avec les proches qui l’entourent. Claude est devenu un « homme au désir d’amour lointain ». Son épouse Simone voit au quotidien sa « décomposition » : « Tout dans son corps encore musclé semblait terni par la cendre invisible du cancer ». Et quand le couple espère se « consoler » par l’acte d’amour, plus rien ne répond chez l’homme. Et puis, il y a l’apparition de Gaël, onze ans, fils de Claude, né d’un « amour interdit ». La mère de l’enfant, Jovana, n’est pas loin, toujours aussi belle que jadis, avec « tout son corps charpenté parcouru d’une volonté virile et gamine à la fois ». Claude restera-t-il vraiment insensible à ce charme qui réveille tant de souvenirs ? Simone, l’épouse actuelle, contiendra-t-elle ses élans de jalousie ? Et ce n’est pas tout, il y a une autre femme, Yolande, mère de Cédric, un autre fils de Claude, né de son précédent mariage. Si Simone a de l’affection pour Gaël, ce n’est pas toujours le cas avec Cédric. Le roman avance dans la déconstruction des rapports entre ces personnages. Le lecteur est pris dans le piège d’un dénouement qui s’annonce inoubliable grâce à l’habileté du narrateur omniscient. Les descriptions sont des merveilles, avec une économie de mots pour laisser place à la force de l’image : « La chaleur avançait dans la pelouse, réveillant une tension de guêpes dans les lourdes grappes de prunes à l’aspect dur de noyaux. »
Au fond que cherche-t-on dans une prose sinon cette agitation intérieure, cette sensation inouïe qui nous laisse penser que nous devenons les personnages du récit ? On entre dans ce livre à pas feutrés puis, on en devient le « captif amoureux » au point d’oublier les frontières de la réalité et de la fiction. Ce que Mario Vargas Llosa appelle « le pouvoir de persuasion » et que vient de réussir magistralement Pascale Kramer. Un vrai bijou.
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Cette note de lecture a été publiée ce début février dans l'hebdomadaire "Jeune Afrique" où je tiens une chronique mensuelle consacrée aux livres et intitulée "Lu et Approuvé".



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