mardi 14 juin 2011

Lu et approuvé (6) : Yahia Belaskri couronné par le Prix Ouest-France/Etonnants Voyageurs


Yahia Belaskri, Prix Ouest-France/Etonnants Voyageurs 2011
"Si tu cherches la pluie, elle vient d'en haut" est le titre du roman de Yahia Belaskri signalé dès aout 2010 comme étant parmi mes 7 préférés de la rentrée littéraire 2010. Ces 7 romans avaient presque tous été primés, sauf celui de Yahia Belaskri. Il vient désormais de remporter, à notre plus grand bonheur, le "Prix Ouest-France Etonnants-Voyageurs 2011" lors du festival Etonnants-Voyageurs de Saint-Malo qui accueillait du 11 au 13 juin plusieurs centaines d'écrivains venus du monde entier et réunis autour de la thématique "Villes mondes, cultures urbaines". C'est le couronnement d'une nouvelle voix, d'une écriture libre par un des prix les plus indépendants de la littérature française. Ce prix est doté de 10.000 euros et l'ouvrage bénéficie d’une campagne de promotion offerte par le Ouest-France, l'un des plus grands quotidiens européens. Il est décerné par un jury de 10 lecteurs âgés de 15 à 20 ans. (Voir la liste des lauréats depuis la création du Prix en 2005  en cliquant ici). 
Voici la chronique que j’avais publiée dans "Jeune Afrique", juste quelques semaines après la mise en vente du roman en librairie :

On reconnaît la singularité d’une œuvre de fiction lorsqu’elle s’écarte des normes, joue une partition qui détonne et laisse au lecteur un sentiment « d’angoisse délicieuse » malgré la gravité du sujet. C’est l’impression que j’ai ressentie en refermant Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut, le dernier livre de Yahia Belaskri, dont j’avais déjà salué Le Bus dans la ville (Vents d’ailleurs, 2008), un premier roman très prometteur qui signait alors son acte de naissance dans le paysage littéraire francophone.
Cette fois-ci, Belaskri passe du cap de la promesse à celui de la confirmation, et quelle confirmation! L’auteur campe dans ce roman deux personnages principaux qui resteront dans la mémoire des lecteurs comme les témoins d’une société algérienne en proie à ses démons – mais ne s’agit-il vraiment que de la société algérienne, alors que le cri qui émane de ce livre convoque le genre humain dans son ensemble?
Chez Belaskri, l’individu est au centre, confronté à une société atrophiée, gangrenée, frappée de « petites véroles » comme aurait écrit Césaire dans son Cahier d’un retour au pays natal. La corruption, la folie, le meurtre, le parricide deviennent des faits ordinaires. Comment « changer les choses »? Il faut « opérer des ruptures, rompre avec le passé afin de l’interroger, le mettre à distance, le critiquer, et ainsi renaître ».
Entre le couple Adel et Déhia – qui se sont connus au cours d’un colloque –, c’est une histoire de destins croisés. Tout semble les opposer, mais ils devront se donner la main comme dans L’Aveugle et le Paralytique, la fable de Florian: « Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. » Le roman alterne entre le passé des personnages et leur présent.
Déhia est une universitaire rigoureuse et incorruptible issue d’une bonne famille tandis qu’Adel, cadre dans une entreprise, vient d’une famille modeste. Entre les deux, il y a l’amant de Déhia, Salim. La tragédie frappe aveuglément ces trois personnages: Déhia, dont la mère est égorgée, l’amant, Salim, poignardé, et le père en proie à la folie. De son côté, Adel court après ses démons: il a perdu sa compagne dans un attentat manqué qui visait l’immeuble dans lequel il travaillait. Et puis il y a son frère, Badil, plongé dans le banditisme, qui sort dix ans plus tard de prison et dont Adel ne trouvera que le corps et les papiers du côté de l’Italie. La rencontre entre Adel et Déhia ne pouvait être que décisive. Dans la tragédie, regarder dans la même direction allège le poids du passé.
La force de Belaskri est d’avoir évité le misérabilisme ou le manichéisme pour nous offrir une autre vision de la condition humaine. Bouleversant.

Texte paru le 6/10/2010 dans la rubrique "Lu et Approuvé" que j'anime tous les mois dans l'hebdomadaire Jeune Afrique 

4 commentaires:

  1. Une très bonne nouvelle pour un texte fort, dérangeant, sombre, réaliste. J'imagine que Badil a fait la différence. Badil.

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  2. A. Jourdain MAKAYA14 juin 2011 09:07:00

    Poignant, sublime et pathétique!!!!
    Ceci ne nous renvoit au fond qu'au vécu quotidien de l'Homme tout court.
    Félicitations à l'auteur et bon vent au large de cet océan du monde de la littérature.

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  3. c'est le prix ouest france qui me l'a fait acheter. ta chronique me donne envie de m'y plonger tout de suite mais j'ai besoin de discipline, j'ai des choses plus urgentes à lire.
    dans tous les cas, quand je vois la qualité des lauréats précédents et que parmi eux, certains recommandent chaudement ce nouveau lauréat (vous n'êtes pas du tout visé, bien sûr ;) non, j'ai aussi entendu Martin Page et Fabienne Juhel le louer), ça ne peut être qu'excellent. et puis la lecture de Carole Martinez lors de la proclamation du prix a montré la force du texte, et la rencontre avec le lauréat le dimanche soir a laissé apercevoir un écrivain plein d'humanité. J'ai hâte de découvrir son texte.

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  4. Je n'ai pas acheté le livre de Yahia Belaskri. Comme vous avez pu le comprendre au hasard de nos brèves rencontres, je suis assez mono-maniaque dans mes choix et je me suis contentée de compléter ma "collection" de vos romans et ceux de Lieve Joris. Mais c'est sympa ce soir d'avoir de vos nouvelles. Je ne vous ai pas attendu après le film "les enfants d'Hampate Bâ" lundi à 15 h car la route nous attendait. Mais merci pour ces quelques brefs moments partagés et ce week-end comme une parenthèse.
    Karine

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