dimanche 19 juin 2011

Que lire ? (2) : Anthony Phelps, la voix du peuple


R. Saint-Éloi et Anthony Phelps (à droite)
Après le séisme du 12 janvier 2010, on ne lit plus les auteurs haïtiens comme avant. On découvre en chacun d’eux une parcelle d’une île démantibulée. Et lorsqu’on entre dans certains livres publiés avant cette tragédie on constate avec stupéfaction que l’écriture est parfois une prophétie que nous ne saisissons qu’après un évènement douloureux. C’est en tout cas l’impression que j’ai ressentie en lisant Mon pays que voici d’Anthony Phelps, un des piliers de la littérature haïtienne contemporaine et injustement ignoré en France. Phelps a toujours loué la bravoure de son peuple, seul geste susceptible de surmonter les moments les plus difficiles :

A l’heure où tous les chats sont gris
Je reconnais le pas de mon pays
Qui fait sa ronde
Sur ses sandales d’héroïsme

Un peu plus loin, le poète entonne un chant douloureux à peine atténué par la beauté d’un lyrisme percutant :

Je continue ô mon pays ma lente marche de
poète
un bruit de chaîne dans l'oreille
un bruit de houle et de ressac
et sur les lèvres un goût de sel et de soleil
Je continue ma lente marche dans les ténèbres
car c'est le règne des vaisseaux de mort

Poète, romancier et « diseur », né en 1928 à Port-au-Prince, l’auteur vit à Montréal depuis les années soixante et a participé à la révolution littérature née pendant cette période dans cette île et qui allait toucher toute la littérature négro-africaine. Anthony Phelps est de la stature d’Emile Ollivier ou encore de Frankétienne, le « Nobelisable » que j’ai toujours considéré comme l’écrivain le plus important d’Haïti, toutes époques confondues. Dans Mon pays que voici le lecteur entendra un chant éclaté, une voix d’une puissance divine qui parle à un peuple pour que celui-ci, comme l’écrivait Aimé Césaire, ne passe pas « à côté de son cri ». Avec Phelps c’est du commencement des choses dont il s’agit. C’est de la Parole originelle dont il est question et, au-delà, de notre salut. Ce livre dédié à ses parents et à ses enfants nous émeut de bout en bout. Paru d’abord en 1966, sa réédition par les Editions Mémoire d'Encrier dirigées par le très dynamique poète Rodney Saint-Eloi, est une entreprise de sauvetage de premier plan. Ce n’est pas un recueil de lamentations d’un écrivain en exil. C’est une ode qui dépasse les frontières haïtiennes pour nous remuer, quelle que soit notre géographie :

Il viendra le temps d’apprendre à souffrir
Il viendra trop tôt le temps du réveil
Il sera brutal il sera cruel
Dors mon enfant Dors.

Ce recueil qui tient une place importante dans l’œuvre de Phelps est accompagné d’un « album photo » où l’on peut « voir » la vie du poète, ses parents, son frère André, ses contemporains comme Davertige, Morisseau, Ollivier ou encore Philoctète. Mais il y a aussi ceux qui sont devenus des classiques comme le Cubain Nicolas Guillén ou encore les compatriotes de Phelps comme René Depestre et Jean-François Brière. Cet album est suivi d’un vibrant hommage rendu à l’auteur par Emile Ollivier qui se demande « comment rendre hommage à un créateur vivant sans pour autant lui dresser une stèle, lui ériger un tombeau qui scellerait le foisonnement d’une créativité en acte ». Et Ollivier saisit toute la dimension de l’œuvre de ce grand écrivain lorsqu’il conclut : « Je crois que ce qui intéresse Anthony Phelps, c’est le moment où l’histoire personnelle bascule dans l’histoire collective ». 
Un livre intemporel, libre et traversé par une humanité rare en ces temps de bruits et de postures intellectuelles exagérées.  

Anthony Phelps, Mon pays que voici, recueil de poèmes, Montréal, éd. Mémoire d’encrier.

1 commentaires:

  1. Jolie harmonie sur ce blog... Et merci pour cette découverte tant à vous qu'à Mémoire d'encrier alors.
    Mais dites moi, Anthony Phelps a un revolver dans le revers de sa veste? Vous me rétorquerez que le savoir est une arme :)
    Claudine de Tours

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