lundi 5 septembre 2011

Lu et Approuvé (9) : "La confusion des peines" de Laurence Tardieu


Dans le paysage littéraire français, Laurence Tardieu occupe désormais une place prépondérante. On se souviendra, entre autres, de Puisque rien dure (Stock, 2006), où la disparition de la petite Clara fait éclater un couple soudé et pousse la narratrice à un face-à- face avec elle-même, sans doute dans le dessein d’être sauvée par l’écriture. Et cela donne l’un des plus beaux chants d’amour, récompensé par les prix Alain-Fournier et Prince Maurice du roman d’amour.
L’écriture, c’est justement l’enjeu de la plupart des romans de Tardieu, l’intime n’étant qu’un ingrédient au service d’une esthétique dont la maîtrise surprend le lecteur. Une écriture à la fois tendre et concise, avec une économie du verbe qui laisse la magie se prolonger dans les marges. C’est à tort que l’on rangerait l’œuvre de Tardieu dans la case « autofiction ». Ce qui la distingue de cette catégorie, c’est cette sensibilité qui transforme la vie de l’auteure pour la faire nôtre, tandis que le doute s’installe entre réalité et fiction. Cette démarche traverse de bout en bout son dernier roman, véritable hymne au père. Le livre s’ouvre avec le refus que ce dernier oppose à sa fille lorsqu’elle déclare vouloir écrire sur lui. En effet, en 2000, le père de Laurence Tardieu, un haut cadre de la Compagnie générale des eaux (Vivendi) fut condamné à la prison pour une affaire de corruption à La Réunion. Cette condamnation a eu des conséquences d’autant plus néfastes sur sa famille qu’à la même période, la mère de l’auteure a succombé à une tumeur au cerveau. Tardieu a alors vécu une sorte de « pacte du silence » pendant lequel elle a publié d’autres livres. Mais elle pensait toujours à celui sur son père, sans lequel son parcours serait incomplet. Ne pas l’écrire aurait ressemblé à une forme d’autodestruction :    «D’année     en année, quelque chose qui ressemble à la honte s’est dessiné autour de moi, comme un sillon que je creuserais de mes propres mains, de mes propres mots ; je me demande parfois si ce sillon n’est pas ma tombe... »
Or voilà le père hostile au livre : «Tu l’écriras quand je serai mort », dit-il à sa fille. Mais Tardieu est déjà entrée dans « l’arène » et elle appelle son géniteur : « Je veux que tu descendes dans l’arène. J’y suis déjà. Je t’y attends. Regarde-moi. Je te parle. » Il ne s’agit pourtant pas d’un affrontement. Certains « tuent » leur père pour exister. Pour que le sien existe, Tardieu sait qu’elle doit continuer à l’aimer. Pour le meilleur et le pire. Un livre bouleversant en cette rentrée littéraire, où le thème du père est plus que présent.

Laurence Tardieu, La confusion des peines, Stock, 2011, 160p., 16 euros.
[Chronique parue dans ma rubrique littéraire "Lu et Approuvé" (Jeune Afrique du 4 septembre 2011).]

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire