samedi 26 février 2011

AINSI VA LE MONDE (9) : Aimé Césaire célébré par Papa Samba Diop




Aimé Césaire
Dans son livre La poésie d’Aimé Césaire (Ed. Honoré Champion, 2011, 624p) l'universitaire sénégalais Papa Samba Diop nous rappelle que le parcours du grand poète Aimé Césaire est indissociable de ceux de ses deux compagnons Léopold Sédar Senghor et Léon Gontran Damas. Et pour illustrer combien l’auteur du Cahier d’un retour au pays natal était une des voix les plus fortes, l’universitaire compulse l’ensemble de son œuvre poétique réunie par Daniel Maximin et Gilles Carpentier dans un ouvrage paru en 1994 aux éditions du Seuil[1].
En quoi se caractérise donc la poésie de Césaire ? C’est une poésie « d’un territoire », mais sans « ancrage national ». Césaire parle aux « sans voix », et même si le chant vient d’un Nègre, il touche tout être réduit à l’injustice, à l’infériorité et à l’amoindrissement. La poésie devient alors « l’arme miraculeuse » de ces « damnés de la terre ». Chaque recueil publié par Césaire sera une pièce capitale dans la démarche de l’écrivain en vue de reconquérir ce que les autres civilisations ont violé ou ne reconnaissent pas au monde noir. Dans cet esprit, Cahier d’un retour au pays natal est un acte de dissidence, de prise de conscience d’un peuple qui est passé à côté de son cri, le cri de révolte. Les Armes miraculeuses, recueil très influencé par le surréalisme, opèrent une rupture avec toute poésie « de pure rhétorique ». Il s’agit de s’opposer au présent, aux contraintes de la domination coloniale. Cadastre recommande de « briser toutes les chaines, physiques ou symboliques » tandis que Soleil Cou coupé recouvre plusieurs thèmes chers à l’auteur : les symboles du serpent, la « géomancie et la surdétermination astrale », « la luciole comme élément fécondateur de l’alchimie poétique… » Ici, comme le précise Papa Samba Diop, le chant traverse les frontières, « jusqu’aux confins de la Chine et de l’Inde ». Le recueil Ferrement, publié en 1960 dénonce le « rapt » de l’espace – les Antilles – et prône « l’enracinement historique et culturel ». Moi, laminaire paraît en 1982 alors que le poète entre dans sa soixante-neuvième année. L’écriture est apaisée, mais le refus de la soumission reste pérenne. Le « vieux lion » a gardé ses griffes et n’accepte guère le coup de pied de l’âne.
Ces principaux recueils – auxquels il faut rajouter des textes épars et des éditions supplémentaires accompagnées de textes inédits – fondent une œuvre dont la structure et la substance dressent le bilan des rêves obsessionnels devant une réalité qui impose continuellement la lutte. C’est une œuvre traversée à la fois par la nostalgie et l’utopie, l’épopée et la chronique, le religieux et le merveilleux, l’hymne à la Martinique et « l’aubade à l’Universel ». 
Pour Papa Samba Diop, la voix de Césaire est fêlée, cosmique, collective, rythmique, mémorielle, liturgique et sacrée, avec une précision du verbe qui témoigne d’une connaissance entomologique de la langue des « maîtres ». D’où la pluralités des registres allant des « injures » aux « insanités » pour aboutir à une « écriture de l’Apocalypse ». 

En somme, cette première partie de l’ouvrage souligne une œuvre orientée vers un espace géographique (l’Archipel des Antilles) et confrontée à l’histoire coloniale (la Martinique ayant été rattachée à la couronne de France dès 1674). Pour atteindre la dimension universelle – et donc sortir de l’espace insulaire – Césaire convoquera sans cesse les lieux de l’Histoire et les mythes fondateurs des civilisations du monde. La cosmogonie et l’histoire africaines sont alors les terrains de la réconciliation, du retour aux sources. Et l’Afrique, dans cette œuvre tentaculaire, doit s’entendre dans un sens plus général puisque le poète s’appuiera sur des figures emblématiques du monde noir comme Patrice Lumumba (Congo) ou Toussaint Louverture (Haïti) ou de l’espace afro-américain. Une telle démarche est forcément chargée de « politique » et d’engagement dont les accents étaient déjà perceptibles depuis le premier texte de l’auteur, le Cahier d’un retour au pays natal.

La deuxième partie de l’ouvrage nous familiarise avec le « lexique de la poésie de Césaire ». On y découvre des mots, des mythes, des expressions ou lieux courants qui traversent l’univers poétique de Césaire. Organisées en ordre alphabétique, les entrées nous rappellent le sens originel de ces mots et expressions et l’emploi fait par Césaire dans ses différents recueils. Par exemple le mot « Négritude » que Césaire emploiera dans son Cahier, à la page 23 : « et de même misère que nous, Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait en son humanité ». Ou encore, à la même page du recueil,  « Nantes » : « Et je me dis Bordeaux et Nantes et Liverpool et New York et San Francisco / pas un bout de ce monde qui ne porte mon empreinte digitale ».
Ouvrage salutaire, La poésie d’Aimé Césaire de Papa Samba Diop ouvre de nouvelles perspectives dans la compréhension de l’œuvre d’un poète dont la parole résonne encore et continuera de résonner parce qu’elle redéfinit notre humanisme. Et c'est ainsi que va le monde, et nous avec.

(Une version plus longue de cet article est publiée dans Le Magazine littéraire du mois de mars 2011, numéro 506)

[1] Aimé Césaire : La Poésie, édition établie par Daniel Maximin et Gilles Carpentier. Paris, Seuil, 1994, 546 pages.

jeudi 24 février 2011

AINSI VA LE MONDE (8) : Beyoncé plus noire que jamais !


Plus exotique et authentique que moi tu meurs !
Il est délicat de jouer avec la couleur de la peau, surtout lorsque les Américains s’emparent de la question et spéculent à longueur de journée. Mais que s’est-il donc passé pour qu’on en arrive à un sentiment de provocation outre-Atlantique, dans un débat qu’on aurait volontiers laissé à la France où s’est passé « l’objet du délit » ? Il reste que les chroniqueurs de mode ici sont en émoi  depuis que Beyoncé a posé dans le magazine français L’Officiel. En effet, pour son 90ème anniversaire L'Officiel  se vante de "s’offrir" Beyoncé. On aurait eu toutes les raisons du monde - et aussi du ghetto - de se réjouir devant un tel honneur, d’autant que la photographiée en "vraie négresse" rend aussi, dans les pages de cet organe, un vibrant hommage au grand musicien nigérian Fela auquel Jay-Z consacre également un hommage musical. 
Mais il y a un hic qui tourmente les Américains connus pour leur manière de ne jamais céder sur le plan de la couleur. Pour eux ce n'est pas une question dermique ou épidermique, c'est une question historique. On en parle toujours avec de bons sentiments quitte à penser le contraire lorsque tombe la nuit. C'est donc de bonne guerre qu'ils n’apprécient pas trop qu’on ait choisi de « noircir » la femme de Jay-Z. Pour beaucoup il s’agit d’un exotisme criard, d’un retour en arrière entamé depuis quelques années par certains magazines dont Vogue – dans ses versions française et italienne. L’Europe aurait-elle une sorte d'élan soudain de repentance – pour reprendre la formule de Pascale Bruckner ?


L'Américaine Dodai Stewart 
Beyoncé est certes une femme noire, mais pourquoi la noircir surabondamment puisqu'il y a plusieurs "couleurs noires" ? On voulait bien la rattacher à l'Afrique, à une certaine idée qu'on se fait de ce continent. Ah bon, plus on est noir (comme le personnage du roman de Daniel BiyaoulaL'impasse, Ed. Présence Africaine 1997), plus on est Africain ? Diable !  La noirceur aurait-elle alors des paliers ? Qui de George Foreman (plus sombre) et de Mohammed Ali (plus clair) serait le plus africain ? 
Et certaines voix  comme celle de Dodai Stewart – rédactrice en chef du célèbre magazine en ligne Jezebel.com – d’ironiser et de se demander :
C’est amusant de jouer avec la mode et le maquillage, et d'ailleurs l'histoire de la mode est marquée par la provocation et l'anéantissement des frontières. Mais lorsqu’on peint ainsi son visage dans le dessein de paraître plus africaine, ne réduit-on pas à une couleur – très foncée – tout un continent constitué de différentes nations, riche de ses cultures, de ses multiples tribus et de son histoire ? »


Y a un problème avec mes raphias, hein ???
Pendant ce temps une autre  observatrice de mode américaine, Kristin Wong dans le Hollyscoop souligne, polémique :  « Le problème c’est que si Beyoncé avait posé sans maquillage tout le monde aurait rétorqué qu’elle est trop blanche » (pour incarner l’Afrique). Et, dans un accent ironique, Wong s'interroge pourquoi Beyoncé n’avait pas tout simplement demandé au magazine français de prendre des images de son derrière ? Ah, on avait oublié cet aspect. Et pour cause, la vérité se cache souvent derrière. Où est donc l'Afrique ? Attendez que je me retourne, vous la verrez dans toute sa splendeur, et avec ses formes ! 
Kristin Wong plaisantait-elle vraiment ? Je ne crois pas, on ne plaisante pas avec cette question en Amérique. Sacrée Wong ! En tout cas c’est ce qu’on appelle jeter de l’huile sur le feu. Désormais la pauvre Beyoncé sait que c’est ainsi que va le monde, et nous avec. 

lundi 21 février 2011

AINSI VA LE MONDE (7) : Portrait de Sami Tchak l'iconoclaste


De Sami Tchak il ne faut jamais attendre le consensus. Il ne marche pas en troupeau, il erre seul dans une prairie – voire dans le désert des Tartares –, quitte à être la brebis galeuse, l’enfant « maudit » de nos Lettres. Tchak vous dénichera toujours un auteur quelque part, et vous ne l’aurez pas lu. Prenez garde, Tchak passerait inaperçu dans une foule. Il regarde, se méfie, mais fonce à grandes enjambées vers l’individu qui a un livre entre les mains. Pour le piéger et le sortir de sa tanière, mettez un livre sur un banc public, cachez-vous, vous le verrez surgir de nulle part, prendre ce livre, s’asseoir sur le banc et passer la journée à le lire sans un seul regard sur les passants. 

Tchak ? Il lit tout, parce qu’il sait que c’est ce tout qui forme le monde. Son regard critique agace plus d’un, mais l’auteur préfère mourir pour ses idées, que cette mort soit lente ou rapide car, pour lui, la littérature relève du sacrifice suprême. En 2001 il publia Place des fêtes qui est, à mon avis, le roman le plus hardi, le plus iconoclaste de la littérature subsaharienne francophone contemporaine. Un roman qui ne passait pas par le biais de l’allusion pour dire les choses et qui plantait le couteau dans la plaie (les plaies, j’allais dire). L’auteur acquit alors la réputation de « pestiféré » des lettres africaines. Comment allait-on parler d’un roman qui évoquait dans une langue « crue » ce qui nous obsédait mais que nous nous retenions de mettre dans nos livres ? En somme, Place des fêtes est l’un des romans le plus marquants du début des années 2000, aussi bien dans la forme que dans le contenu et l’éclatement des thématiques. C’est, au fond, le roman de l’indépendance de l’esprit de l’auteur africain. Cette œuvre magistrale déconstruisait les fondements timorés d’une littérature voilée, hypocrite et animée par la bonne conscience et la militance qu’on nous aura vendues aux enchères en guise de norme littéraire africaine qui masquait à peine la nostalgie de la Négritude. Avec Place des fêtes le jeu des intertextualités prenait soudain ancrage dans nos Lettres. Tchak nous rappelait qu’un écrivain était d’abord et avant tout un lecteur. Un très grand lecteur. Et il hurlera volontiers qu’il y a trop d’incultes dans nos Lettres et qu’un écrivain n’est pas forcément un intellectuel – ou vice versa. Donneur de leçons ? Non, plutôt empêcheur de tourner en rond et défenseur des Lettres. Tchak redressait la barre, remettait les choses en place et recommandait le respect infini pour toute chose écrite qui a atteint la grandeur. Et il lui était insupportable de voir des écrivaillons parade avec leurs registres de leçons de ce qu’il faudrait dire, beugler, dénoncer et écrire pour libérer la prétendue « conscience africaine ».
roman selectionné par le Prix Orange.
Chacun de ses livres ultérieurs montrera la puissance de l’imaginaire d’un écrivain sans cesse en mobilité et impitoyable vis-à-vis de lui-même. Jamais sur place, après la France de l’immigration (Place des Fêtes), il ira souvent en Amérique latine (Hermina, Filles de Mexico, entre autres), il évoquera des thèmes inattendus chez l’auteur africain (sexualité, prostitution etc.) au point qu’on pouvait s’imaginer que l’auteur « esquivait » l’Afrique dans ses fictions, et on conclurait paresseusement, dans un élan de soulagement, qu’avec son dernier titre, Al Capone le Malien (Mercure de France, 2011), l’enfant prodigue serait de retour dans son continent natal, le premier voyage ayant eu lieu avec Femme infidèle, roman publié en Afrique.
Al Capone le Malien est pourtant dans la ligne droite de l’univers de son œuvre en ce sens qu’il poursuit le projet de l’auteur qui consiste à anéantir les distances, à décortiquer les cultures avec une mise en scène des petites gens tourmentées dans leurs mœurs. Al Capone le Malien se déroule bien dans une « perspective frontalière », entre la Guinée et le Mali. C’est une traversée, une tentative de placer le continent africain au cœur de la mobilité avec ses croyances, sa légèreté, ses joies, ses plaisirs refoulés, ses fantasmes, ses fantaisies, ses exagérations, ses clowneries, ses hypocrisies et que sais-je encore. La langue apaisée de ce roman tranche avec une connaissance microscopique du terrain. En général Tchak met les pieds dans lieux qu’il évoquera plus tard dans ses romans. Il repère la géographie, sa formation de sociologue l’incite à questionner les mœurs. Et dès lors, ses œuvres deviennent de vraies tranches de vie. Dans Al Capone le Malien c’est l’Europe qui regarde l’Afrique qu’elle a voulu façonner à son image. Si le continent noir a résisté – on se souviendra du « non » célèbre de la Guinée en 1958 – c’est peut-être aussi qu’un souffle ancien, des traditions qui remontent aux temps immémoriaux ont servi de bouclier. C’est à l’Europe désormais de comprendre cette « âme noire » à travers le voyage au « cœur des ténèbres » qu’entreprend le personnage principal, René, pour un reportage commandé par un magazine européen. Ce René me fait penser à David, le personnage blanc de la Chambre de Giovanni de James Baldwin. Je pense aussi à Bardamu du Voyage au bout de la nuit de Céline. Le David de Baldwin, pour l’entêtement du désir interdit ; et le Bardamu de Céline, pour le poids de l’errance. Derrière David et Bardamu il y a Baldwin et Céline et, évidemment, derrière René Cherin on ne peut écarter le sourire malicieux de Tchak. L’habileté de l’auteur est d’avoir insufflé à son personnage une autonomie de mouvement et une existence propre qui font que le lecteur porte immédiatement le costume de ce narrateur fasciné par un instrument traditionnel, le sosso bala. René peut-il écrire tranquillement un article sur cet instrument sacré sans prendre en compte le comportement des Africains ? Le fait de nommer clairement l’Afrique ne signifie pas que Tchak pense « enfin » au continent. Il s’agit d’une conséquence que je percevais depuis un moment dans son parcours : l’Afrique « imaginaire » – qu’on décelait par petites pointes ici et là dans les précédents livres à travers ses « latinos » – vient débouler ici comme un affluent qui se déverse dans une grande mer après un long et sinueux périple.

Notre lieu d'échanges depuis 10 ans...
Il reste que nous tenons, avec Tchak, non seulement un immense écrivain, mais aussi un homme d’une culture exceptionnelle. Ces deux qualités sont rares, et jusque-là je ne les avais retrouvées que chez un écrivain et grand ami : Dany Laferrière. Les auteurs japonais ? Tchak en parle sans s’arrêter. Les auteurs latinos ? C’est son monde de prédilection. L’homme sans qualités de l’Autrichien Robert Musil ? Tchak semble parcourir cette œuvre colossale chaque mois. Le romancier et poète cubain Arenas Reinaldo  le met en extase. Trois tristes tigres, le roman vertigineux de  Guillermo Cabrera Infante, un autre Cubain, le rend fou et intarissable d’éloges, et il oublie même de boire son diabolo-menthe lorsque nous discutons au premier étage du Père Tranquille, dans le 1er arrondissement de Paris. C’est dire qu’avec Tchak, impossible de parler de la pluie et du beau temps sans évoquer des illustrations tirées des pages les plus grandioses de la littérature mondiale.  On s’écrit tous les jours. Comme avec Laferrière. Et tous les jours Tchak et moi faisons le tour de ce qui s’écrit, de ce qui a été écrit et que nous aimons en commun. Car nous sommes persuadés qu’il ne s’agit pas seulement d’écrire, il faut surtout s’oublier, prendre le temps de mesurer la dimension d’autres imaginaires. Tout le reste n’est que vanité, une denrée, hélas, consommée de plus en plus par ces temps qui courent où les postures de circonstance, la démagogie militante et la morale se monnayent au mépris de la grandeur d’une littérature qui ne demande qu’à respirer un air frais. Comme dans les livres de Sami Tchak. Et c'est ainsi que va le monde, et nous avec.
A. Mabanckou
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Ce texte a été publié en ligne dans CulturesSud

dimanche 20 février 2011

AINSI VA LE MONDE (6) : Les Français doivent-ils "révolutionner" ?


Ecoute, Kadhafi, viens nous rejoinde en exil ! On s'amuse à donf !!!


Le monde arabo-musulman est toujours en ébullition. Après la Tunisie et l'Egypte qui ont pu se débarrasser de leur monarque, voilà maintenant que les présidents libyen, algérien, djiboutien, le royaume microscopique de Bahreïn et  le Yémen vivent des heures de turbulence qu'ils essayent de comprimer par l'usage de la force militaire avec des armes lourdes. Qui aurait cru que les Libyens par exemple bouderaient urbi et orbi un dictateur bien campé comme Kadhafi (ici en photo, à gauche, avec le Tunisien et fugitif Ben Ali) – qui fut invité par Nicolas Sarkozy en France et qui posa ses tentes en plein cœur de Paris pour abriter son cortège ? Oh, il est vrai qu’à l’époque il s’agissait de garantir des contrats juteux dont on ignore aujourd’hui l’aboutissement. 


Voilà donc de nouvelles méthodes de bouter des dictateurs dehors alors que les Ivoiriens peinent ouvertement à dénouer une situation que tout le monde a fini par intégrer comme relevant de la normalité. Il arrive qu'on oublie que les Ivoriens sont actuellement dans l'impasse avec deux coqs qui se livrent la bataille dans une basse-cour surveillée par l'ONU. Les pays d’Afrique noire, nous l’avons déjà écrit ici dans une de nos chroniques, sont toujours dans l’overdose du somnifère servi par leur dictateur...

Et la France dans tout ça ? Je n’ai pas manqué de sourire lorsque j’ai lu un article dans Libération, et surtout le commentaire en ligne d’un inscrit qui pense qu’il est temps que la France aussi se mette à la révolution à la manière du monde arabo-musulman. D’après cet agitateur les Français ont toutes les raisons d’aller dans la rue dès maintenant. Et ce commentateur lance du haut de son anonymat : «faudrait pas que nous soyons le dernier de tous les pays à se lever contre notre gouvernement. Ce n'est pas les sujets de mécontentements qui manquent. 6 millions de salariés pauvres à 750 Euros/mois. 4 millions de chômeurs. Des sdf à qui le candidat mickey avait promis un toit. Des sans papiers pourchassés. Et avec ça : Tapie qui reçoit plus de 200 millions d'euros par une procédure illégale (Cour des comptes) procédure engagé par le gouvernement (C. Lagarde). Des avions rafales construit à prix d'or et invendables.... »

Laissez-nous tranquilles, on prépare un coup d'Etat contre Sarko!
Bon, n’exagérons pas, mes amis. Il ne s'agit que d'un commentaire anonyme. Mais on ne sait jamais ! De quel pays parlons-nous, d'ailleurs ??? La France n’est pas une république bananière. Ce sont les Français qui votent leur président, et à notre connaissance les présidents français ne s’agrippent pas au pouvoir pendant trois décennies. Ils partent après avoir été battus : Giscard et Chirac (en photo ici)  peuvent se balader dans les rues de Paris – ce qui n’est pas le cas pour la plupart des présidents africains qui choisissent de mourir dans leur fauteuil ou d’en être évincés (Mobutu, Idi Amin Dada, Moubarak, Ben Ali…) Les élections françaises se déroulent donc selon les règles démocratiques. Qui a porté Nicolas Sarkozy au pouvoir ? Le peuple français. Et ce peuple a la possibilité de le réélire en 2012 ou de choisir un autre homme d’Etat. Ce qui ne sera certainement pas le cas pour les Libyens, les Djiboutiens, les Congolais de Brazzaville ou de Kinshasa, les Gabonais ou les Angolais. 
Donc demandons à cet inconscient qui confond les choses de ne surtout pas rêver de révolution à tout bout de champ. Au risque de faire une révolution contre soi-même. Les changements même les plus souhaités ont leur mélancolie puisque c’est ainsi que va le monde, et nous avec.

jeudi 17 février 2011

AINSI VA LE MONDE (5) : Fessologue débarque à Los Angeles


Un des techniciens et le comédien discutent de l'éclairage
C’est ce 17 février à 20 heures que Black Bazar, la pièce tirée de mon roman du même nom sera jouée pour la première fois aux Etats-Unis. Los Angeles était évidemment la ville que nous avions en ligne de mire - il faut toujours commencer par là où l'on réside afin de contrer les paroles bibliques selon lesquelles nul n'est prophète en son pays. Il s'agit aussi de rappeler qu'il est possible de faire voyager des textes en français dans les espaces anglophones qui comptent beaucoup de francophones et de francophiles. D'ailleurs, si un jour vous passez par Los Angeles (ou en Californie) n'essayez pas de dire du mal des Américains en français. Vous serez certainement très étonnés du nombre de Californiens qui vous comprendraient. Les touristes français ne changeront pas : ils s'imaginent que, sortis de leur Gaule en petit troupeau, ils peuvent médire des autres (surtout des Américains) qui seraient, d'après eux, inaptes à l'apprentissage d'une autre langue que l'anglais américain. Grave erreur, mes amis !


Un des techniciens note les instructions du comédien
Le Consul de France à Los Angeles, David Martinon, sera présent, de même que plusieurs journalistes américains amoureux de la langue de Voltaire et de la création africaine. Ce matin j’ai pu accompagner le comédien Modeste Nzapassara qui faisait sa dernière répétition. J’ai pu voir comment les techniciens disposaient les lumières et préparaient le « son ».  Je lisais avec amusement la fiche technique – écrite en français – et que je devais d’ailleurs traduire aux techniciens américains. Cela permet aussi de capter le langage technique dans une autre langue.  La salle où se déroulera la pièce me fait penser au Lavoir Moderne Parisien, mais en un peu plus grand et avec une disposition permettant au comédien une mobilité et une fusion avec le public. Le comédien jouera presque dans un grand cercle avec un décor sobre qui rappelle la solitude du personnage de Black Bazar dans son petit studio parisien  : une malle rouge, quelques livres, un tabouret, deux chaises, un lit gonflable, un aspirateur et une machine à écrire (avec ruban).
Modeste Nzapassara dispose la machine à écrire
Pour la petite histoire, lorsque Modeste Nzapassara, venu de France, s'est retrouvé devant les douaniers américains, ceux-ci ont entouré la malle rouge et la machine à écrire. Interrogations. Doutes. Suspicions. Le comédien a eu la bonne idée de montrer des photos prises lors des représentations en France. Les douaniers scrutaient désormais chaque objet en le comparant avec celui qui était sur la photo. Ils ont  enfin laissé passer l'artiste qui franchissait pour la première fois de sa vie les frontières américaines. 
Quoi qu'il en soit la préparation de la pièce s’est déroulée dans une ambiance très euphorique et je me suis parfois surpris à jouer au comédien. Modeste avait raison de rire aux éclats : à chacun son métier. Ne pas manger le pain de l’autre, aurait dit ma mère. Et moi j’aurais ajouter : toujours partager son pain avec l’autre, car ainsi va le monde, et nous avec.
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Black Bazar (adapté par Modeste Nzapassara d'après le roman Black Bazar d'Alain Mabanckou publié aux éditions  Seuil) au Los Angeles Theatre Center, le 17 février à 20h. Le spectacle sera suivi d’une réception dans le grand hall du théâtre en présence du Consul de France. (Photos Alain Mabanckou)
Veuillez cliquer le lien suivant pour ceux qui habitent à Nantes ou dans la Loire Atlantique : Les Nantais pourront voir ce spectacle le 21 mars à 20h30

mardi 15 février 2011

AINSI VA LE MONDE (4) : Le chien et sa maîtresse


Ce lundi j’ai été pris dans le piège des embouteillages alors que j’allais à la rencontre de Modeste Nzapassara qui jouera le 17 février à Los Angeles la pièce Black Bazar tirée de mon roman éponyme. J’étais donc pressé de le rencontrer et de manger avec lui non loin de son hôtel à Westwood. Les voitures semblaient immobiles. Je ne comprenais pas un tel embouteillage en début de semaine. Comme je patientais dans la voiture sous un pont, j’ai baissé la vitre pour poser la question à une conductrice dont le chien, la langue dehors, semblait aussi surpris que les humains par ces ralentissements de véhicules.  J’ai demandé à cette dame s’il y avait un accident quelque part. Elle m’a répondu avec un éclat de rire : « Vous ne savez pas que nous sommes le 14 février aujourd’hui ? ». Je ne voyais toujours pas le rapport. « Et alors ? »  ai-je rétorqué.  Sans perdre son rire elle a lâché : « Le 14 février c’est la fête des amoureux. Le problème c’est que tous ces connards d’hommes veulent nous prouver qu’ils nous aiment alors qu’il faut nous aimer toute l’année, voire toute la vie et pas seulement ce 14 février. C’est du cinéma, Monsieur ! Regardez-moi donc tous ces crétins, ils embouteillent les rues de Los Angeles, et moi je ne peux même pas promener mon chien. Ça fait deux heures que je cherche à atteindre Hollywood, et d’habitude je fais ce parcours en moins de vingt minutes ! »

The Los Angeles Theatre Center


Le chien semblait acquiescer les propos de sa maîtresse. Il faut dire que cette femme et sa bête affichaient une complicité criarde. Chaque fois que la dame me parlait le chien bougeait son museau de haut en bas en signe d’approbation. Et ce n’était pas tout : la femme portait un chapeau rouge, le chien avait un foulard rouge autour du cou. Et pour couronner le tout, la voiture aussi était rouge, y compris les sièges. Presque deux heures après, lorsque  j’ai raconté cela à Modeste Nzapassara, il a ricané et m’a traité de romancier. Mais je repensais à ce chien et à sa maîtresse. Cet animal comprenait-il le langage des hommes ? Et pourquoi cette couleur rouge ? 
Bon, il fallait songer à autre chose, à la pièce Black Bazar que doit jouer Modeste Nzapassara au Los Angeles  Theatre Center. Ne jamais se laisser divertir ni par les chiens ni par leurs propriétaires car ainsi va le monde, et nous avec.

dimanche 13 février 2011

AINSI VA LE MONDE (3) : Indignez-vous !


Mon voisin aime la France et il se plait à m’expliquer la grandeur de ce pays qui est selon lui le plus bel endroit de la terre. Il a des cartes postales qu’il me montre, mais elles lui ont été envoyées par une Française avec qui il correspond fiévreusement. Chaque fois qu’il reçoit une missive de sa dulcinée il vient frapper chez moi pour me l’exhiber. Ai-je rappelé que ce voisin n’a jamais mis les pieds en France ? Et moi je lui ai demandé comment il imaginait ce pays. Il le voit avec un ciel bleu. Avec des gens sympathiques. Sans les grèves. Sans les voyages des ministres sponsorisés par les certains pays du Maghreb dont les présidents sont chassés par le peuple. Il le voit comme un pays sans discrimination où les Noirs et les Arabes bénéficient des mêmes droits que les « Français de souche ». Du coup il se demande ce qui me retient en Californie au lieu d’aller jouir des droits que la France accorde à tout le monde. Je souris, et lui dis que je me pose la même question. Et comme je n’ai pas de réponse, je reste là où je suis. 


Hessel : Je m'indigne, donc je suis !
Le chien de ce même voisin a perdu la moitié de sa queue. On ne sait pas toujours qui a pu commettre ce crime qui pourrait pousser Brigitte Bardot à l’indignation. Oui, en France le mot d’ordre est là : Indignez-vous. Même s’il n’y a pas de raison, indignez-vous. Indignez-vous avec le vieux et sage Stéphane Hessel (92 ans). Celui-ci a pondu un livre de 32 pages  pages au titre très comminatoire : Indignez-vous ! (Ed. Indigène, 3 euros). Et c’est un succès de librairie et de « théorie » politique. Pourquoi écrire des livres de 500 pages alors qu’on peut facilement pousser les gens à l’indignation avec quelques lignes ? Le monde est désormais complexe qu'il est difficile de trouver des raison de s'indigner ? Le sage Hessel, ancien Résistant, nous dit de chercher, de creuser, il y a ura toujours quelque part une raison de s'indigner même si Sarkozy n’est plus au pouvoir.  La pauvreté, l'immigration, le pouvoir économique, cherchez, cherchez, vous trouverez ! L’indignation est pérenne, mes amis. Pas besoin d’avoir une raison. Vous ne trouvez toujours pas ? Alors indignez-vous contre la connexion d’Internet qui est lente. Indignez-vous contre les bonbons qui ne sont plus roses. Indignez-vous contre les cours d’eau qui ne sont plus des fleuves tranquilles.  Et  ce matin moi je m’indigne contre l’individu ou la bête qui a coupé la queue du chien de mon voisin. Je viens d’envoyer un courrier à Stéphane Hessel à ce sujet. J’attends sa réponse. Ainsi va le monde, et nous avec.

samedi 12 février 2011

AINSI VA LE MONDE (2) : L’Afrique noire et le somnifère


Ali, tu verras, le peuple nous regrettera !
Sous la pression populaire le « pharaon » égyptien Hosni Moubarak (à gauche sur la photo, avec un autre fugitiif, le Tunisien Ben Ali) a finalement démissionné de la présidence juste le jour où j’inaugurais sur ce Blog ma série de chroniques intitulée Ainsi va le monde. Une très bonne nouvelle pour la démocratie en Afrique. Il reste que plusieurs interrogations nous viennent à l’esprit sur la présence et la pérennité des dictatures en Afrique noire. La Tunisie et l’Egypte nous montrent qu’un peuple n’est pas condamné à accepter le silence, l’humiliation et l’absence d’expression. Ces pays du Maghreb nous démontrent surtout qu’il est inutile d’être en possession d’une artillerie lourde pour transformer un dictateur en piètre tigre en papier. Jusqu'alors les dictatures étaient considérées comme une fatalité et, au regard de la l'espérance de vie souvent très elevée des monarques, les peuples se soumettaient, remettant à Dieu la décision de mettre fin aux jours du dictateur. Mais celui-ci, avant de mourir, aura eu tout le temps de préparer un de ses proches, généralement son fils... Il est temps de dire haut et fort que l’Afrique noire mérite un vrai coup de balai politique, un  grand nettoyage à sec. L'Afrique n'a pas pour destin de demeurer un conglomérat de contrées bananières. Ne pas prendre conscience de cette situation c’est être complice de la déliquescence du continent noir. Il est en effet impensable de voir certains chefs d’Etat d’Afrique noire demeurer plusieurs décennies au pouvoir  grâce à la terreur, à la falsification des résultats des élections, voire aux accointances avec les anciennes puissances coloniales. 
Moi, moi, moi et moi
L’Afrique noire est-elle si pusillanime et sans élan héroïque au point de laisser passer ce vent qui souffle depuis le nord du continent ? Quoi qu’il en soit, les victoires obtenues par la Tunisie et l’Egypte mettent à la lumière du jour l’immobilisme de cette Afrique noire qui, le plus souvent, à tendance à avaler sans broncher pendant des décennies le puissant somnifère que le monarque lui sert. C’est ce somnifère que les Tunisiens et les Egyptiens n’ont plus voulu ingurgiter et qui se distribue partout, au Zimbabwe, au Congo-Brazzaville, en Angola, au Cameroun etc. – et parfois avec un peu de sirop comme au Sénégal où le président octogénaire tient à demeurer sur son trône ou à placer son rejeton. Ainsi va le monde, et nous avec. 

vendredi 11 février 2011

AINSI VA LE MONDE (1) : Rester président à vie ou s'enfuir ?


Moubarak : L'Egypte me perd, tant pis pour elle !
1. En Egypte une révolution populaire traîne, et les manifestations deviennent presque des veillées sans lendemains.  Les Egyptiens espèrent chasser leur président comme l’ont fait les Tunisiens. Mais la révolution est-elle vraiment « contagieuse » ? Les dictateurs ont toujours plus d’un tour dans leur sac. Il faudra donc, tout au moins pour un temps, suivre les éructations du pharaon Hosni Moubarak décidé à tenir jusqu’au bout les rennes de l'Egypte. Plusieurs décennies de pouvoir sans partage n’a pas laissé assez de temps à cet autocrate de malmener et appauvrir le peuple égyptien. Il souhaite se cramponner jusqu’à la fin de l’année, puis il partirait en ne se présentant pas aux élections. Cette chanson est connue. Qui nous dit qu’il partira vraiment ? Tenez, aux dernières nouvelles le pharaon a pris la tengente par le biais de la démission ! Il rejoint ainsi un autre autocrate fugitif, le Tunisien Ben Ali !
Gbagbo : On m'attaque ? L'ardoise sera salée !
2. La Côte d’Ivoire ? Le pays est scindé en deux avec un Laurent Gbagbo (ex président) devenu le chantre de l’Africanité et Alassane Ouattara (élu reconnu dans le monde entier) transformé en résident le plus célèbre d’un hôtel de luxe d’Abidjan. On donnait à Laurent Gbagbo quelques semaines seulement d’entêtement. On l’a menacé d’une intervention militaire. On a coupé ses « vivres », il ne peut plus se pointer devant le guichet de la Banque de la communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest pour retirer de l’argent afin de payer ses fidèles. Mais le "rebelle" trouve le moyen de contourner tout cela. Il semble connaître son pays et son peuple. Ce que la Communauté internationale apprend à ses dépens. Voilà donc Laurent Gbagbo « confortablement » installé sur son trône depuis des mois, sous le nez et la barbe d’une Communauté internationale qui multiplie des négociations devenues ridicules à la longue. Gbagbo a des soutiens même chez certains « intellectuels » africains.
Martine Aubry : Je parle de l'Afrique et on ne m'entend pas ?
3. Au Sénégal on parle encore d’un autre Discours de Dakar. En 2007 c’est Sarkozy qui le prononça avec les préjugés qu’on connaît. Cette fois, c’est Martine Aubry, la Secrétaire générale du parti socialiste français, qui a prononcé le sien. Il semble que ce dernier discours n’ait pas été entendu, les gens étant plutôt attentifs aux affirmations de l’épouse d’un candidat potentiel à la présidence française, Anne Sinclair, qui laissait entendre indirectement que son époux Dominique Strauss Kahn, actuellement à la tête du FMI, démissionnerait de ce poste enviable pour se lancer dans la course à l’Elysée. Du coup, que vaut un discours de Dakar de plus face aux potins très habilement relayés dans toute la presse française ? En plus, la pauvre Martine Aubry a bafouillé tout au long de son discours. Elle n’a pas su prononcer les noms de Christiane Taubira et Léopold Sédar Senghor. C’était mal parti. Oui, très mal parti. C’est toujours ainsi lorsqu’on se rend à Dakar pour prononcer un discours sur l’histoire du continent noir. Peut-être conseillerions-nous aux Français de prononcer ce genre de discours ailleurs ? Mais où alors ?  Ainsi va le monde, et nous avec.

mercredi 9 février 2011

MAINTENANT, LISONS EDOUARD GLISSANT !

Le texte qui suit a été publié ce mercredi 9 février dans les colonnes de l'hebdomadaire "Les Inrockuptibles". Edouard Glissant nous a quittés le 3 février dernier, laissant derrière lui une immense oeuvre qui fait de lui un des penseurs les plus importants de ces temps. Il est à présent urgent d'aller à la rencontre de cette oeuvre qui dit la condition humaine avec un accent de fraternité incommensurable. 

L’œuvre d’Edouard Glissant fait l’objet de colloques dans les universités du monde entier. L’auteur est vénéré aux Etats-Unis qui l’accueillirent dès 1989 comme professeur, d’abord en Louisiane, puis à New York. Sa théorie du « tout-monde », sa « poétique de la relation » et ses dissections de l’œuvre de Faulkner font autorité.
Son plus grand écho en France ? Cela date de longtemps : le prix Renaudot qu’il reçut en 1956 pour son premier roman, La Lézarde (Seuil). Autrement, l’écrivain demeure très confidentiel dans l’Hexagone, édité avec fidélité par Gallimard. Il y eut un petit frémissement lorsqu’il publia avec Patrick Chamoiseau L’intraitable beauté du monde (Galaade, 2009), une « adresse à Obama ». Mais ce n’était pas l’œuvre de Glissant qu’on découvrait. L’élection américaine avait suscité un enthousiasme et des questionnements sur la race et la tolérance. Le petit opuscule se maintint pendant plusieurs semaines dans les meilleures ventes en France.
Le public aura toujours un argument de taille : l’œuvre romanesque de cet auteur est trop vertigineuse, tentaculaire et recommande une préparation pour pénétrer dans cet univers de création « chaotique ». L’auteur serait donc à ranger dans le cercle prestigieux d’écrivains qu’on respecte, qu’on cite et qu’on ne lit surtout pas. On murmurait son nom pour le Nobel de la littérature pendant des décennies. Il l’attendait, serein. Mais on lui a préféré ses amis : Derek Walkott, Wole Soyinka ou encore Nadine Gordimer...

On dit aussi que l’auteur martiniquais avait des
disciples : Patrick Chamoiseau, Raphael Confiant, entre autres. Non, il n’avait pas de disciples. Il était un Robinson Crusoé. Il paraissait bien seul. Et puis, au fil des ans les pièces jadis éparpillées entre les textes poétiques, les œuvres romanesques et théoriques se sont rassemblées pour créer au grand jour un ensemble qu’on pourrait qualifier comme l’une des dernières hardiesses intellectuelles de notre temps.

Partant de son fameux concept de l’Antillanité – déconstruction de l’histoire des Antilles au regard de ses réalités de races, de langues, de classes, de hiérarchies sociales d’une part, et la reconnaissance d’une identité plurielle d’autre part – l’écrivain a su interpeller le genre humain. Nous sommes liés, nous rappelle-t-il, par la « relation », et ce sont les rencontres qui façonnent notre humanisme sans cesse en mouvement. Se connaître, se tolérer : « Je veux descendre en vous aussi loin que la vie peut permettre », écrit-il dans Les Indes (Seuil, 1965). Et dans L’Intention poétique (Gallimard, 1997) : « Si aux sables de ton rivage tu déterres l’épée de l’autre, nettoie-là et t’en fais une houe. Si l’épée flambe aux mains de l’autre, arrache-la, ou tâche de l’arracher, pour armer l’autre – autant que toi – du même vœu. Tel est le vœu. »
Cette identité plurielle, Glissant la qualifie d’identité rhizome. Une quête que l’on retrouve dans l’ensemble de son œuvre, notamment à travers trois romans essentiels (Le Quatrième Siècle, Malemort et La Case du Commandeur) et dans ses essais les plus étudiés (Poétique de la Relation, Le Discours Antillais, Traité du Tout-monde, L’Intention poétique), tous publiés chez Gallimard.

Il reste que c’est en penseur plutôt qu’en romancier que Glissant restera peut-être dans nos mémoires. A moins que nous nous gardions de dissocier ces deux champs. Dans la pensée comme dans la fiction, il y a un lien : le monde. Et ce monde forme un tout.

Alain Mabanckou
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Texte paru dans "Les Inrockuptibles", 9 février 2011

samedi 5 février 2011

CHRONIQUE PARUE DANS LE FIGARO : TOUT BOUGE AUTOUR DE DANY LAFERRIERE


Dany Laferrière à l'hotel Karibe à Port-au-Prince après le séisme
On se souviendra de la photo de Dany Laferrière à Port-au-Prince, dans la cour de l'hôtel Karibe, le visage serré, carnet de notes à la main. La capitale haïtienne venait d'être secouée par un séisme qui avait décidé de frapper le 12 janvier 2010… à 16 h 53. Un horaire à faire pâlir de jalousie les compagnies de transport ferroviaire.
Laferrière était là, à cette heure précise. Une année auparavant il avait publié L'Énigme du retour (Grasset, prix Médicis 2009), son roman le plus ambitieux, dans lequel il retraçait la quête intérieure du père disparu sans avoir «passé le témoin» à son fils devenu un des écrivains d'expression française de premier plan.

C'était le livre du poète, du migrant, de l'exilé, et surtout la réponse de la «deuxième génération» d'Haïtiens, cible de la dictature des Duvalier. Et nous entrions en Haïti avec une émotion infinie, guidés par l'auteur qui tenait à nous montrer le moindre recoin de sa jeunesse évanouie, à nous présenter les peintres naïfs, la vie quotidienne, avant de nous proposer comme déjeuner un avocat préparé par sa mère, femme plus que jamais debout, torche inextinguible dans les ténèbres d'une nation qui détient le record mondial des coups d'État.
Laferrière nous ramène une fois de plus dans son île avec Tout bouge autour de moi. Certains liront ce livre comme un «bloc-notes» destiné à ceux qui n'ont pas vu ou vécu «ça». L'époque est aux raccourcis et au voyeurisme, la tragédie humaine étant un des ingrédients les plus prisés. Laferrière le sait et son écriture à la fois sublime et apaisée s'oppose au misérabilisme pour nous offrir non pas une comptabilité des dégâts mais l'acte de renaissance d'une terre encore démantibulée et dont les habitants préservent jalousement la dignité. Le séisme n'a pas gagné, sinon pourquoi le béton est-il tombé pendant que les fleurs ont résisté ? C'est au fond le peuple qui a dicté ce livre. 
Le «je» de Laferrière devient collectif. Personnages principaux, les Haïtiens - disparus ou rescapés du séisme, amis, parents ou inconnus croisés dans la rue - s'expriment tandis que l'auteur prend conscience de son rôle secondaire. C'est un livre de vie, de rencontres, de murmures, de dialogues. On revoit la mère de Laferrière telle qu'on l'avait laissée dans L'Énigme, et on l'entend dire à son fils:
«J'aurai tout vu dans ce pays: des coups d'État militaires, des cyclones à répétition, des inondations dévastatrices, des dictatures héréditaires, et maintenant un tremblement de terre.»
N'en déplaise au neveu de ­Laferrière - un des personnages et écrivain en herbe - Tout bouge autour de moi devrait se lire comme le roman d'Haïti, ce roman qui, comme le souligne l'écrivain, se passe en un lieu (Haïti), en un temps (16h53) et met en scène plus de deux millions d'Haïtiens. Sans oublier, bien sûr, celles et ceux qui, de près ou de loin, sont venus à la rescousse de la première République noire. 

Alain Mabanckou
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Cette note de lecture a été publiée dans les pages littéraires du Figaro du 27 janvier 2011

"Lu et approuvé", ma chronique mensuelle dans Jeune Afrique (1) : PASCALE KRAMER ENTRE EMOTION ET ECRITURE GRANDIOSE


Autant dire d’emblée qu’Un homme ébranlé (éd. Mercure de France, 2011, 142p., 15 euros), le nouveau roman de Pascale Kramer (originaire de la Suisse) m’a secoué. Je l’ai lu d’une traite dans l’avion qui me ramenait de New York à Los Angeles – presque six heures de vol – et je n’ai pas un seul instant interrompu la lecture de ces pages poignantes servies par un style qui allie à la fois élégance, finesse, grâce et intelligence. Un prosateur médiocre aurait versé dans le pathos et nous aurait servi une histoire de bons sentiments dans cette « chronique d’une mort annoncée » de Claude, cinquantenaire, atteint de cancer et qui doit composer avec son existence dans des rapports plus ou moins complexes avec les proches qui l’entourent. Claude est devenu un « homme au désir d’amour lointain ». Son épouse Simone voit au quotidien sa « décomposition » : « Tout dans son corps encore musclé semblait terni par la cendre invisible du cancer ». Et quand le couple espère se « consoler » par l’acte d’amour, plus rien ne répond chez l’homme. Et puis, il y a l’apparition de Gaël, onze ans, fils de Claude, né d’un « amour interdit ». La mère de l’enfant,  Jovana, n’est pas loin, toujours aussi belle que jadis, avec « tout son corps charpenté parcouru d’une volonté virile et gamine à la fois ». Claude restera-t-il vraiment insensible à ce charme qui réveille tant de souvenirs ? Simone, l’épouse actuelle, contiendra-t-elle ses élans de jalousie ? Et ce n’est pas tout, il y a une autre femme, Yolande, mère de Cédric, un autre fils de Claude, né de son précédent mariage. Si Simone a de l’affection pour Gaël, ce n’est pas toujours le cas avec Cédric. Le roman avance dans la déconstruction des rapports entre ces personnages. Le lecteur est pris dans le piège d’un dénouement qui s’annonce inoubliable grâce à l’habileté du narrateur omniscient. Les descriptions sont des merveilles, avec une économie de mots pour laisser place à la force de l’image : « La chaleur avançait dans la pelouse, réveillant une tension de guêpes dans les lourdes grappes de prunes à l’aspect dur de noyaux. »

Au fond que cherche-t-on dans une prose sinon cette agitation intérieure, cette sensation inouïe qui nous laisse penser que nous devenons les personnages du récit ? On entre dans ce livre à pas feutrés puis, on en devient le « captif amoureux » au point d’oublier les frontières de la réalité et de la fiction. Ce que Mario Vargas Llosa appelle « le pouvoir de persuasion » et que vient de réussir magistralement Pascale Kramer. Un vrai bijou.


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Cette note de lecture a été publiée ce début février dans l'hebdomadaire "Jeune Afrique" où je tiens une chronique mensuelle consacrée aux livres et intitulée "Lu et Approuvé".