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| Aimé Césaire |
En quoi se caractérise donc la poésie de Césaire ? C’est une poésie « d’un territoire », mais sans « ancrage national ». Césaire parle aux « sans voix », et même si le chant vient d’un Nègre, il touche tout être réduit à l’injustice, à l’infériorité et à l’amoindrissement. La poésie devient alors « l’arme miraculeuse » de ces « damnés de la terre ». Chaque recueil publié par Césaire sera une pièce capitale dans la démarche de l’écrivain en vue de reconquérir ce que les autres civilisations ont violé ou ne reconnaissent pas au monde noir. Dans cet esprit, Cahier d’un retour au pays natal est un acte de dissidence, de prise de conscience d’un peuple qui est passé à côté de son cri, le cri de révolte. Les Armes miraculeuses, recueil très influencé par le surréalisme, opèrent une rupture avec toute poésie « de pure rhétorique ». Il s’agit de s’opposer au présent, aux contraintes de la domination coloniale. Cadastre recommande de « briser toutes les chaines, physiques ou symboliques » tandis que Soleil Cou coupé recouvre plusieurs thèmes chers à l’auteur : les symboles du serpent, la « géomancie et la surdétermination astrale », « la luciole comme élément fécondateur de l’alchimie poétique… » Ici, comme le précise Papa Samba Diop, le chant traverse les frontières, « jusqu’aux confins de la Chine et de l’Inde ». Le recueil Ferrement, publié en 1960 dénonce le « rapt » de l’espace – les Antilles – et prône « l’enracinement historique et culturel ». Moi, laminaire paraît en 1982 alors que le poète entre dans sa soixante-neuvième année. L’écriture est apaisée, mais le refus de la soumission reste pérenne. Le « vieux lion » a gardé ses griffes et n’accepte guère le coup de pied de l’âne.
Ces principaux recueils – auxquels il faut rajouter des textes épars et des éditions supplémentaires accompagnées de textes inédits – fondent une œuvre dont la structure et la substance dressent le bilan des rêves obsessionnels devant une réalité qui impose continuellement la lutte. C’est une œuvre traversée à la fois par la nostalgie et l’utopie, l’épopée et la chronique, le religieux et le merveilleux, l’hymne à la Martinique et « l’aubade à l’Universel ».
Pour Papa Samba Diop, la voix de Césaire est fêlée, cosmique, collective, rythmique, mémorielle, liturgique et sacrée, avec une précision du verbe qui témoigne d’une connaissance entomologique de la langue des « maîtres ». D’où la pluralités des registres allant des « injures » aux « insanités » pour aboutir à une « écriture de l’Apocalypse ».
En somme, cette première partie de l’ouvrage souligne une œuvre orientée vers un espace géographique (l’Archipel des Antilles) et confrontée à l’histoire coloniale (la Martinique ayant été rattachée à la couronne de France dès 1674). Pour atteindre la dimension universelle – et donc sortir de l’espace insulaire – Césaire convoquera sans cesse les lieux de l’Histoire et les mythes fondateurs des civilisations du monde. La cosmogonie et l’histoire africaines sont alors les terrains de la réconciliation, du retour aux sources. Et l’Afrique, dans cette œuvre tentaculaire, doit s’entendre dans un sens plus général puisque le poète s’appuiera sur des figures emblématiques du monde noir comme Patrice Lumumba (Congo) ou Toussaint Louverture (Haïti) ou de l’espace afro-américain. Une telle démarche est forcément chargée de « politique » et d’engagement dont les accents étaient déjà perceptibles depuis le premier texte de l’auteur, le Cahier d’un retour au pays natal.La deuxième partie de l’ouvrage nous familiarise avec le « lexique de la poésie de Césaire ». On y découvre des mots, des mythes, des expressions ou lieux courants qui traversent l’univers poétique de Césaire. Organisées en ordre alphabétique, les entrées nous rappellent le sens originel de ces mots et expressions et l’emploi fait par Césaire dans ses différents recueils. Par exemple le mot « Négritude » que Césaire emploiera dans son Cahier, à la page 23 : « et de même misère que nous, Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait en son humanité ». Ou encore, à la même page du recueil, « Nantes » : « Et je me dis Bordeaux et Nantes et Liverpool et New York et San Francisco / pas un bout de ce monde qui ne porte mon empreinte digitale ».
Ouvrage salutaire, La poésie d’Aimé Césaire de Papa Samba Diop ouvre de nouvelles perspectives dans la compréhension de l’œuvre d’un poète dont la parole résonne encore et continuera de résonner parce qu’elle redéfinit notre humanisme. Et c'est ainsi que va le monde, et nous avec.
(Une version plus longue de cet article est publiée dans Le Magazine littéraire du mois de mars 2011, numéro 506)
[1] Aimé Césaire : La Poésie, édition établie par Daniel Maximin et Gilles Carpentier. Paris, Seuil, 1994, 546 pages.




























