mardi 29 mars 2011

AINSI VA LE MONDE (12) : Léautaud et Brassens ressuscités au tribunal

Paul Léautaud.
Pendant qu’on pilonne en Libye, que les Ivoiriens se massacrent entre frères, que les Japonais font face au nucléaire, que je viens de perdre un frère et ami de longue date - Théogène Karabayinga, journaliste à RFI –, la France était plongée la semaine dernière dans un procès qui, vraisemblablement serait plus important que les nouvelles funestes citées plus haut. Il s’agit du procès qui oppose le chanteur Pierre Perret (auteur du fameux Zizi ) au grand hebdomadaire Le Nouvel Obs. Pierre Perret, dans son dernier livre (1) signe et persiste : dans les années cinquante il a rencontré à plusieurs reprises le grand écrivain Paul Léautaud – celui-ci, ermite, préférant vivre avec ses chats à Fontenay-Aux-Roses, et on rapporte que l'Académie française lui a refusé un siège à cause de son accoutrement de clochard ! Le jeune Perret des années cinquante avait-t-il réellement rencontré cet écrivain ? Impossible, selon Sophie Delassein dans un article au vitriol paru il y a deux ans dans Le Nouvel Obs. Pierre Peret a porté plainte contre cet hebdomadaire pour diffamation et demande pas moins de 215.000 euros...

Georges Brassens
Et ce n’est pas tout : dans ce même livre, Pierre Perret règle ses comptes avec un géant de la musique française : il s’attaque à Georges Brassens qui lui avait pourtant tendu la main à ses débuts, l’accusant d’avoir été jaloux de son succès et de ne plus vouloir le rencontrer par la suite. En gros, Brassens rencontrait Perret tant que celui-ci n'était pas encore connu. On en arriverait à croire que Perret faisait alors de l'ombre à Brassens alors que celui-ci était à cette époque au sommet de sa gloire !
Brassens jaloux de Perret ? Certes, il est presque ordinaire de constater la jalousie et l’aigreur dans le domaine de la création. Le jaloux veut la place de la personne qui est au-dessus. Il ne vit que pour ça. En réalité je dirais meme que le jaloux est une personne qui pourrait réussir et à qui il ne manque que deux choses qui lui sont difficiles à surmonter : accepter la réussite de l'Autre et ne pas la considérer comme le mobile qui sert à masquer sa propre médiocrité, son absence de talent... 
Pierre Perret
Personnellement je peux vivre sans écouter les chansons de Pierre Perret. Elles ne m’intéressent pas, elles ne m’apportent rien de plus. A la rigueur elles m’amusent un tout petit peu le temps d’une « danse des canards » ou que sais-je encore. Les textes de Brassens sont inspirés, intemporels et nés d’un génie qui a su décrypter de la vie quotidienne, avec une légèreté à la fois sublime et tendre, ce souffle qui nous fait vivre. Brassens était un "appelé" des Muses, et devant lui, celles-ci pouvaient se dénuder, pousser l'indécence jusqu'à l'excès, à notre plus grand bonheur. Brassens était poète, un vrai. Brassens était un artiste dans le sens plein de ce terme. Ce que n’est pas Pierre Perret – je sais, ses amateurs ne manqueront pas de monter au créneau. 
A ceux-là je me contente de citer les propos de l’avocat du Nouvel Obs rapportés par Jérôme Dupuis, journaliste de L'Express dépêché pour la couverture du procès : « Monsieur Perret a toujours la prétention de paraître ce qu'il n'est pas ! Comment Brassens pourrait-il être jaloux de quelqu'un qui joue en troisième division de la chanson française ? » 
Pierre Perret, touché de plein fouet par ces propos, s’est retourné vers ses avocats pour leur demander : « Il a le droit de dire ça ?! »
Oui, Cher Pierre Perret, cet avocat a le droit de le dire. Tout comme vous aviez le droit de dire « ça » de Brassens. D’ailleurs c’est même ainsi que va le monde, et nous avec


Addendum (rajouté le 13 mai 2011) :
Pierre Perret vient de remporter le procès intenté contre le Nouvel Obs. 

(1) Pierre Perret, A cappella. Des Trois Baudets à l'Olympia, éd. Le Cherche Midi, 380p. 22 euros

samedi 19 mars 2011

Discours de Frédéric Mitterrand lors de la remise de la Légion d'honneur


Cher Alain Mabanckou,
Vous êtes né à Pointe-Noire en République du Congo Brazzaville, dans cette ville ouverte sur l’océan, véritable poumon économique et maritime du pays, là où vous lisiez « par effraction » les aventures de San Antonio. Après des études de droit, vous découvrez la France à 22 ans, avec déjà quelques manuscrits dans votre valise, notamment des recueils de poèmes.

Dans Demain j’aurai vingt ans, un demi-siècle après L’Enfant noir de Camara Laye, vous faites parler l’enfant que vous aviez été pour évoquer le Congo-Brazzaville des années 1970-80, la radio qui portait les rumeurs du monde, les Présidents qui « prenaient les surnoms d’Amin Dada ou Bokassa Ier », et surtout votre famille - « ni riche ni très pauvre » - partagée entre votre « maman Pauline » et votre « maman Martine », l’autre femme de votre père. Les critiques vous rapprochent d’un Pagnol transposé sur les rives du fleuve Congo.

Cher Alain Mabanckou, vous faites partie du cercle rêvé des étonnants voyageurs. Votre identité plurielle et en mouvement répond à l’image d’un XXIe siècle global et cosmopolite, et votre géographie personnelle est une formidable mosaïque composite. Je reprends vos propos : « C’est peut-être en France que je me suis senti le plus africain. Et aux Etats-Unis que je me sens européen. Que va-t-il se passer, si je pars en Asie ? ». Vous vous réclamez d’ailleurs de ce que vous appelez un « mic-mac identitaire tricontinental ».

Après une dizaine d'années comme conseiller dans le groupe Suez-Lyonnaise des Eaux, vous vous consacrez à l’écriture avec la parution en 1998 de votre premier roman Bleu-Blanc-Rouge qui vous vaut le Grand Prix Littéraire de l'Afrique noire. Prose, poésie, rien n’échappe à votre plume mêlant humour, respirations poétiques et plongée inédite dans les racines africaines. Vous avez construit une distance avec votre objet : pour vous, « L'autocritique est essentielle si l'on veut ensuite poser un regard juste sur le reste du monde ».C'est bien entendu la forme romanesque qui vous révèle au grand public, avec notamment Verre Cassé, unanimement salué par la presse, la critique et les lecteurs ; puis Mémoires de porc-épic qui vous vaut en 2006 le Prix Renaudot, tous les deux parus au Seuil. Votre plume agile et ironique sait à coup sûr séduire. Le roman Black Bazar, paru au Seuil en janvier 2009 a été classé parmi les 20 meilleures ventes de livres en France dans les listes de L'Express, du Nouvel Observateur et de Livres Hebdo. On vous traduit dans plusieurs langues, du catalan au coréen, on vous adapte au théâtre. En 2007, vos écrits poétiques reparaissent sous le titre de Tant que les arbres s’enracineront dans la terreVous trouvez également le temps de consacrer votre énergie à la diffusion des oeuvres d’autres écrivains. Votre admiration pour James Baldwin vous amène à signer 20 ans après sa mort une Lettre à Jimmy. En 2008, vous traduisez en français l’auteur de Bêtes sans patrie (Beasts of no nation), le jeune prodige des lettres américaines, du jeune et plus que prometteur auteur américain Uzodinma Iweala.

Vous êtes également animé du désir de transmission. Au Michigan, écrivain en résidence, vous enseignez la littérature francophone à la prestigieuse université d’Ann Arbor pendant trois ans. UCLA vous invite comme Visiting Professor en 2006, avant de devenir en 2007 professeur titulaire de littérature francophone. La langue française et la littérature francophone ont en vous un allié et un avocat de poids. Vous êtes « le professeur de littérature française le plus cool de Californie ». Vos auditoires sont nombreux, attentifs, souvent hilares : pour un peu, on vous appellerait, comme certains, « Mabancool », en oubliant que vous avez obtenu la bourse la plus prestigieuse de l’Université de Princeton dans le
domaine des Humanités. 

Quand j’affirme que la France est un « pays monde », c’est à des personnalités comme vous que je pense, c’est à ces nombreux auteurs de langue française qui enseignent dans le monde entier, en Amérique du Nord, en Asie, en Amérique latine, qui font connaître notre langue dans ses nuances et sa richesse, à l’image de votre grand ami Dany Laferrière. Vous êtes un ambassadeur rayonnant de la langue française aux Etats- Unis. De la France, votre pays d’adoption, vous avez épousé l’ironie toute voltairienne. 

Depuis votre arrivée à Los Angeles, vous avez d’ailleurs participé à de nombreuses manifestations organisées par le Service d’Action et de Coopération Culturelle dont le Festival Vis-à-Vis : A Day with French & American Writers qui s’est tenu à Venice en mai 2010. Le « petit-fils nègre de Vercingétorix », comme vous aimez à vous définir, non sans humour, engage et encourage de nombreuses initiatives de promotion de notre langue et de notre culture, au sein de l’Université mais aussi au sein du réseau des Alliances françaises, relais si importants en Amérique du Nord. Votre oeuvre foisonnante été récompensée à de nombreuses reprises dans le monde littéraire : Prix des Cinq Continents de la Francophonie, Prix RFO du Livre, Prix Aliénor d’Aquitaine, mais aussi prix Renaudot et Prix de la Rentrée Littéraire 2006. 

Parce que vous êtes un écrivain français à l’identité façonnée par le monde, parce que la littérature est pour ainsi dire votre « deuxième mère », parce que vous déployez un talent rare mêlant subtilement ironie et poésie, cher Alain Mabanckou, au nom du Président de la République française, et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons chevalier dans de la Légion d’Honneur.

 Los Angeles, dimanche 13 mars 2011
 Frédéric Mitterrandministre de la Culture et de la Communication

vendredi 11 mars 2011

AINSI VA LE MONDE (11) : Quand Tsunami rime avec Californie


Le tsunami au Japon. (Photo MAXPPP)
Le tsunami qui a ravagé le Japon arrive jusqu’à nous, en Californie, avec une hauteur estimée à plus de deux mètres. Il est vrai que nous l’avions appris ici au milieu de la nuit et, puisque les journalistes de CNN s’excitaient, comment pouvais-je fermer l’œil puisque j’habite à quelques « blocks » de l'Océan Pacifique ? Alors j’ai veillé devant le petit écran, suivant heure par heure les caprices de ces eaux et la parade des grands spécialistes qui, curieusement, ont toujours des tronches d’enterrement et multiplient des prédictions si apocalyptiques que le dernier chapitre de la Bible ne serait juste que l'oeuvre d'un médiocre scénariste en panne d'inspiration (divine ?). 
En attendant l’arrivée des ce tsunami chez nous les spécialistes nous montrent le désastre au Japon et une « lave » d’eau qui progresse à l’intérieur de la ville, broyant tout ce qu’elle croise à son passage. Les dents de la mer, en quelque sorte, mais sans les requins et la musique de ce film-culte. Des scènes de fin du monde dans des bureaux japonais. Les spécialistes, confiants, rappellent que là-bas ils sont les plus préparés de la terre entière face aux tremblements de terre. 
James Ellroy, l'auteur du "Dahlia noir"
et de "L.A Confidential"
Curieusement depuis hier soir ma ville de Santa Monica semble calme, et ce matin les gens vaquent à leurs occupations. L’agitation de l’eau est prévue aux alentours de 8h30 du matin – à l’heure où j’écris ces lignes il est 7h40 et j'entends un des journalistes beugler devant une carte de la Californie : 
«  Vous n’aurez pas d’excuses ! Eloignez-vous, et si possible mettez-vous à plusieurs centaines de mètres de hauteur pour voir ça ! »
Je veux bien, mais combien serions-nous, perchés à plus de cent mètres pour voir cela ? Toute la ville ? 
Oui, la vie continue. Et ce dimanche 13 mars, comme le rappelle l'AFP, le ministre français de la Culture, Frédéric Mitterrand sera en Californie. Il nous décernera - au célèbre écrivain américain James Ellroy et à votre serviteur - la Légion d'honneur au Consulat Général de France, à Berverly Hills. Nous espérons, Ellroy et moi, que nous n'aurons pas  à marcher sur les eaux comme dans les épisodes palpitants de la Bible. Décidément je cite un peu trop ce grand livre depuis ce matin ! Mais sans doute que  c'est ainsi que va le monde, et nous avec…

lundi 7 mars 2011

"Lu et approuvé", ma chronique mensuelle dans Jeune Afrique (2) : Sami Tchak ou le voyage au bout de la nuit africaine


Le journaliste français René Cherin savait-il qu’il allait entreprendre un « voyage au bout de la nuit » africaine ? Envoyé par un magazine pour un reportage sur le Sosso-Bala – balafon sacré de l’empire du Mali – le Français se retrouve d’abord à Conakry où il est reçu par Namane Kouyaté, ancien diplomate guinéen, descendant de la lignée des gardiens du Sosso-Bala. René fantasme sur la beauté de la très jeune femme du diplomate. Il confond le rêve et la réalité. Le balafon sacré, lui, est conservé à Niagassola, à la frontière entre la Guinée et le Mali. Lorsqu’enfin René et Félix, son photographe, guidés par Namane arrivent à Niagassola tout se complique. Namane, jusque-là accueillant n’est plus le même homme lorsqu’il est parmi les siens. «  Si vous voulez des informations, vous devrez les acheter parce que vous faites du commerce avec. C’est une matière première », lâche-t-il. 
Et puis, d’autres étranges personnages débarquent. Des « Noirs de France », avec à leur tête une certaine Binetou Fall. Un prince camerounais, Edmond VII, arrive en limousine avec sa princesse et offre dix mille euros aux autochtones. Tout ça pour le balafon ? Pas sûr. Les inimitiés éclatent. Les choses se passent mal, et elles se poursuivent jusqu’à Bamako où René recroise le prince et sa princesse au Mandé, hôtel de l’ancien footballeur malien Salif Keita. Binetou Fall n’est pas loin. L’omniscient et sage Namane Kouyaté pourtant resté à Niagassola réapparaît. A Bamako le prince est surnommé « Al Capone ». Il distribue à la volée des billets de cinq cents euros. Escroquerie, luxe, musique endiablée, alcool et autres dérives nous plongent dans un monde de l’apparat et de la fabrication des légendes urbaines mieux perçues que les légendes ancestrales. Namane est donc le dernier des Mohicans, le survivant de la caravane, le Fama des Soleils des Indépendances. Ce merveilleux « conte moderne » se termine par un défilé de personnages qui prennent la parole dans un récit jusque-là mené avec détachement par le Français entraîné dans le « cœur des ténèbres » de ces individus hauts en couleur. On est frappé par le foisonnement des paroles de sagesse, des proverbes qui soutiennent ici la poésie du fantastique et du fantasque. Grand roman de la maturité d’un auteur singulier, Al Capone le Malien est aussi une critique caustique de la littérature francophone contemporaine, et surtout un vibrant hommage aux écrivains Camara Laye, Chinua Achebe, Amadou Hampaté Ba, ou encore Ahmadou Kourouma. 
A. Mabanckou ( Chronique parue dans "Jeune Afrique" du 6 mars 2011)