mardi 27 septembre 2011

Un chef-d'oeuvre venu de Kinshasa : Viva Riva !


Ce film unique, singulier et sans précédent en Afrique noire francophone s’appelle Viva Riva ! Il a été réalisé par un jeune cinéaste du Congo Démocratique, Djo Munga. Les personnages sont tellement « vrais » qu’on a l’impression, nous aussi, d’être des protagonistes. Vous l'aurez compris : nous sommes devant un chef-d’œuvre, et je pèse mes mots. Le « héros », Riva, est de retour dans la ville de Kinshasa après une long séjour en Angola. On comprendra vite qu’il est en réalité  recherché par un groupe d’Angolais qui le connaissent bien et l'accusent d'avoir « détourné » leur stock de carburant. Dans cette période de pénurie d'essence dans la ville, celui qui en détient est sans conteste l'homme le plus puissant, mais aussi le plus convoité. Riva mène désormais une vie de fêtard à Kinshasa où, entre alcool, dollars, herbe, boîtes de nuits et créatures de rêve il compte s’imposer malgré le règne d’autres caïds de la ville. La fascinante et belle Nora – compagne d’un gangster local – va être le nerf de la guerre. Beauté fatale, à la fois distante et aguicheuse, comment Riva pourrait résister même si c'est par elle que sa chute pourrait survenir ? La guerre des gangs est lancée, sans pitié. Même la religion entre dans la danse, car qui a dit que les prêtres pourraient se passer du carburant ? « L’argent est un poison, tôt ou tard il finit par tuer », dira Nora à Riva pendant que l'étau se resserre autour de celui-ci. Car, il y a 8 millions d'habitants à Kinshasa, mais un seul Riva. Et celui-là, tout le monde semble vouloir sa peau. 


Viva Riva ! est un film moderne, urbain, ambitieux, indépendant et réalisé avec une hardiesse rare qui devrait réveiller certains cinéastes africains trop embourgeoisés par les  honneurs d'un cinéma que personne ne regarde, mais qu'on applaudit par courtoisie, voire par commisération au regard de leur parcours du combattant dans la réalisation de leur film. Djo Munga vient de donner un coup de pied dans la fourmilière. Dans son film on sent une ambition durable et une prise en compte de l'Afrique en mutation. Nous ne sommes plus en présence d'un cinéma tourné vers le passé - ce qu'on nous sert en grande partie dans le cinéma africain -, mais d'un art qui est proche de nos angoisses, de nos obsessions. Les tabous sont brisés, et on évoque ici le sexe comme il est souvent appréhendé dans les rues des capitales africaines. On sent la complicité entre les acteurs dans une aventure originale portée par le souci d'exposer un autre cinéma, celui qu’on attendait depuis un certain temps. 
Et ce film, curieusement, n’a pas été programmé par le Fespaco – festival de cinéma africain de Ouagadougou réunissant généralement les mêmes individus qui se congratulent et se remettent mutuellement les prix. Oubli ? Non. Le cinéaste Mahamat Haroun-Saleh - qui a décidé désormais de ne plus aller au Fespaco - se demande dans les colonnes d'Africulture comment ce Fespaco s'était arrangé pour faire l'impasse sur un tel film : ce n'était pas un oubli. C'était la crainte du talent naissant. Parce que, disons-le clairement, Viva Riva ! n’est pas le genre de films que ces gens-là affectionnent. Ils préfèrent les navets qui font la part belle aux cases en terre battue, aux plans interminables de plaines, aux scènes d’animaux, de danses mystiques, de ventres ballonnés ou encore de guerres civiles les unes plus barbares que les autres, nous laissant croire que le continent noir mérite son appellation d’origine contrôlée initiée par Conrad, le Cœur des ténèbres !  On se réjouit pourtant de l’accueil de Viva Riva ! à travers le monde : le film a déjà reçu six récompenses internationales dont celles du « Meilleur film africain » aux MTV Awards aux Etats-Unis et du Meilleur film au Pan African Festival de Los Angeles. Il a été remarqué dans les sélections officielles des Festivals de Toronto, de Berlin et de SXSW au Texas. Une œuvre qui crée la rupture et rend le cinéma au public ! En attendant son arrivée en France, vous pouvez regarder la bande annonce :





lundi 26 septembre 2011

Prix littéraires et six romans pour le plaisir.


Les listes pour les prochains prix littéraires en France ont été publiées, et je me réjouis de retrouver certains écrivains que j’apprécie, notamment David Foenkinos, Carole Martinez, Alexis Jenni, Charles Dantzig ou encore Jean Rolin qui seront sans doute distingués dans une quarantaine de jours. Le paysage reste toutefois incertain car, quoi qu’on en dise il n’y a pas eu de grand évènement, comme dans les années Littell ou Houellebecq où l’attente des délibérations ressemblaient à un match de foot entre le PSG et Marseille, avec des supporters ayant trop levé le coude. La romancière Delphine de Vigan (publiée chez Lattès) a conquis le public. Marien Defalvard (Grasset) a séduit par sa hardiesse de jeune qui en sait plus que son âge. Si Alexis Jenni (Gallimard) n’est pas couronné, ce serait ne pas tenir compte de l’émergence d’un talent singulier. Eric Reinhardt (Le système Victoria, Stock) mérite la consécration, en 2007 il l’avait ratée de peu avec le majestueux et ambitieux Cendrillon.
Mais faut-il rappeler qu’on doit d’abord lire les livres parce qu’ils sont bons et non parce qu’ils sont sur les listes des prix ? A cet effet, voici six titres que je lis actuellement et que je vous conseille de lire, pour le plaisir du texte, pour la sérénité d’une lecture non influencée par les voix autorisées :
Pavel Hak, Vomito negro (Verdier)
Laurence Cossé, Les Amandes amères (Gallimard)
Bessora, Cyr@no (Belfond) 
Anouar Benmalek, Tu ne mourras plus demain (Fayard) 
Véronique Ovaldé, Des vies d'oiseaux (L'Olivier) 
Lionel Trouillot, La belle amour humaine (Actes Sud)



mercredi 7 septembre 2011

Ecouté et Approuvé (1) : Chris Combette et les enfants de Gorée


Chris Combette ©C.Berg

Cela faisait bien longtemps que j’avais entendu s’exprimer la sérénité portée par une voix dont la chaleur du timbre vous met en communion avec les Muses. N’est-ce pas cela, la musique, une communion avec les Muses ? Chris Combette, d'origine guyanaise, a tout d’un artiste accompli. Son quatrième album Les enfants de Gorée est plus qu’une réussite dans cette époque où le bruit a détourné nos oreilles des murmures essentiels. La grande musique caribéenne, la vraie, peut être aussi engagée et de qualité comme le démontre cet album auquel ont participé des musiciens martiniquais reconnus comme Thierry Fanfan ou Tony Chasseur. La musique de Combette, "belle comme l'oxygène" rompt avec l’image caricaturale du zouk dont l’exotisme très programmé en studio avait fini par nous lasser. En France on tarde souvent à reconnaître une telle démarche alors que l’album de Combette a été placé au hit parade de Planète-Jazz, une des radios de Montréal les plus écoutées. Combette est un lion dont la crinière d’or scintille de sagesse, d’intelligence et de grâce. Son inspiration brasse des styles variés allant de la bossa nova en passant par le jazz, le blues ou la mazurka. Ces accents sont présents dans cet album. On retrouvera dès l’entrée un merveilleux hymne à l’environnement avec le titre Kon oun lotomat, ou encore Lenbé, texte écrit par Christiane Taubira en hommage 153 disparus de la catastrophe aérienne du 16 aout 2005 au Venezuela. On notera aussi une participation remarquable de Fodé Baro qui donne une atmosphère ouest-africaine dans le titre-phare Les enfants de Gorée. Les racines africaines sont mises en exergue, avec l’hommage à Mandela, l’appel au souvenir de cette terre « lointaine » qui est la nôtre parce que berceau de notre humanité. L'album est enrichi de photos originales, de textes retranscrits montrant à quel point l'artiste - en réalité un vrai poète - sait dénicher les mots qui disent notre condition humaine sans prendre la posture du moralisateur. Combette devient ainsi un observateur attentif de notre époque, et sa voix nous montre peut-être une issue de secours dans ce monde qui s'effondre comme dirait l'écrivain nigérian Chinua Achebe
A vous, Chers amis qui appréciez la musique comme moi, vous défendrez la démarche de cet artiste en allant à la découverte des Enfants de Gorée


Chris Combette, Les enfants de Gorée, Transportation Label, album de 12 titres. Album disponible chez vos disquaires et également sur iTunes.

lundi 5 septembre 2011

Lu et Approuvé (9) : "La confusion des peines" de Laurence Tardieu


Dans le paysage littéraire français, Laurence Tardieu occupe désormais une place prépondérante. On se souviendra, entre autres, de Puisque rien dure (Stock, 2006), où la disparition de la petite Clara fait éclater un couple soudé et pousse la narratrice à un face-à- face avec elle-même, sans doute dans le dessein d’être sauvée par l’écriture. Et cela donne l’un des plus beaux chants d’amour, récompensé par les prix Alain-Fournier et Prince Maurice du roman d’amour.
L’écriture, c’est justement l’enjeu de la plupart des romans de Tardieu, l’intime n’étant qu’un ingrédient au service d’une esthétique dont la maîtrise surprend le lecteur. Une écriture à la fois tendre et concise, avec une économie du verbe qui laisse la magie se prolonger dans les marges. C’est à tort que l’on rangerait l’œuvre de Tardieu dans la case « autofiction ». Ce qui la distingue de cette catégorie, c’est cette sensibilité qui transforme la vie de l’auteure pour la faire nôtre, tandis que le doute s’installe entre réalité et fiction. Cette démarche traverse de bout en bout son dernier roman, véritable hymne au père. Le livre s’ouvre avec le refus que ce dernier oppose à sa fille lorsqu’elle déclare vouloir écrire sur lui. En effet, en 2000, le père de Laurence Tardieu, un haut cadre de la Compagnie générale des eaux (Vivendi) fut condamné à la prison pour une affaire de corruption à La Réunion. Cette condamnation a eu des conséquences d’autant plus néfastes sur sa famille qu’à la même période, la mère de l’auteure a succombé à une tumeur au cerveau. Tardieu a alors vécu une sorte de « pacte du silence » pendant lequel elle a publié d’autres livres. Mais elle pensait toujours à celui sur son père, sans lequel son parcours serait incomplet. Ne pas l’écrire aurait ressemblé à une forme d’autodestruction :    «D’année     en année, quelque chose qui ressemble à la honte s’est dessiné autour de moi, comme un sillon que je creuserais de mes propres mains, de mes propres mots ; je me demande parfois si ce sillon n’est pas ma tombe... »
Or voilà le père hostile au livre : «Tu l’écriras quand je serai mort », dit-il à sa fille. Mais Tardieu est déjà entrée dans « l’arène » et elle appelle son géniteur : « Je veux que tu descendes dans l’arène. J’y suis déjà. Je t’y attends. Regarde-moi. Je te parle. » Il ne s’agit pourtant pas d’un affrontement. Certains « tuent » leur père pour exister. Pour que le sien existe, Tardieu sait qu’elle doit continuer à l’aimer. Pour le meilleur et le pire. Un livre bouleversant en cette rentrée littéraire, où le thème du père est plus que présent.

Laurence Tardieu, La confusion des peines, Stock, 2011, 160p., 16 euros.
[Chronique parue dans ma rubrique littéraire "Lu et Approuvé" (Jeune Afrique du 4 septembre 2011).]