vendredi 28 octobre 2011

Goncourt 2011 : quatre prétendants, un fauteuil doré


Carole Martinez, Chalandon, Jenni et Trouillot. 
Le 2 novembre nous saurons enfin quel est le lauréat (0u la lauréate) du prix le plus convoité de la littérature française : le Goncourt. Beaucoup de candidats sérieux ont été éjectés, à la surprise de ceux qui font des paris comme à l’hippodrome de Vincennes. David Foenkinos était le nom qui revenait le plus souvent. Exit. Et puis on nous prédisait le sacre du roman Limonov d'Emmanuel Carrère qui attend depuis un moment maintenant la montée sur le podium suprême. Exit. Enfin, il y avait celle dont on parlait beaucoup, Delphine de Vigan. Exit. Peut-être handicapée par le prix du roman de la Fnac qu'elle avait remporté dès l'ouverture de la rentrée littéraire.
Quatre auteurs restent en lice, et je suppose qu'ils ne dorment plus ces jours-ci : Alexis Jenni (L’art français de la guerre, Gallimard), Carole Martinez (Du domaine des Murmures, Gallimard), Sorj Chalandon (Retour à Killybegs, Grasset) et Lionel Trouillot (La belle amour humaine, Actes Sud). 

Sorj Chalandon a reçu hier le prix de l’Académie française. C’est dire qu’il doit d'ores et déjà faire une grosse croix sur le Goncourt même s'il y a eu des cas où on  avait néanmoins couronné la même année un romancier déjà lauréat du prix des Immortels – je pense à Jonathan Littell en 2006. C’était exceptionnel, Les Bienveillantes ayant été un des livres les plus marquants de ces dernières années.

Reste que la probabilité est plus du côté des éditions Gallimard. Et, partant de cette idée, le tout c’est de savoir qui l’emportera entre Alexis Jenni et Carole Martinez, les deux poulains de l'écurie Gallimard qui fête cette année son centenaire. 
Toutefois il ne faut jamais enterrer trop vite un Haïtien. Surtout s’il a la carrure d'un Trouillot qui, depuis quelques années, tisse une œuvre très appréciée par la critique et qui –  peut-être cette fois-ci – pourrait arriver jusqu’au grand public, les ventes moyennes du Goncourt, selon l’agence GFK étant estimées à 400.000 exemplaires. 
Si Trouillot, auteur haïtien de premier plan, l’emporte, Haïti aura alors, dans son histoire littéraire, réalisé le tiercé (René Depestre reçut en 1988 le prix Renaudot avec Hadriana dans tous mes rêves ; Dany Laferrière, le Médicis avec L’Enigme du retour en 2009)... 

mardi 4 octobre 2011

Lu et Approuvé (10) : Laurence Cossé réinvente l'amitié


Edith et Gilles vivent dans un quartier bourgeois parisien avec leurs trois garçons. Le couple –  plutôt bobo, diraient certains – aurait pu très bien mener une existence loin des préoccupations des « misérables ». Gilles est même impliqué dans une association qui aide les chômeurs jusqu’à ce qu’ils retrouvent du travail. Quand il le faut, il donne un peu d’argent. Edith, elle, se consacre à son activité de traductrice littéraire. Elle n’a pas à quitter l’appartement pour aller dans un bureau. Elle travaillait d’ailleurs sur la table à manger lorsque quelqu’un est venu sonner. C’était Aïcha, la gardienne d’un immeuble du quartier, accompagnée de Fadila, « impassible et tendue ». Cette dernière avait perdu son boulot dans une teinturerie quelques mois plus tôt. Les temps sont durs, elle pourrait aussi perdre la petite chambre qu’elle loue dans un quartier où «  y a que les gens riches ». Aïcha dévoile à Edith l’objet de cette visite inattendue : « – Vous connaissez peut-être ma mère ? […] Elle repasse à la perfection, elle coud aussi et j’ai une idée. Si quinze ou vingt familles du quartier la prenaient deux-trois heures par semaine, elle serait tirée d’affaire. Elle pourrait garder sa chambre. »
Gilles est partant, et le couple devient l’employeur de la vieille Marocaine. Lorsqu’Edith découvre plus tard qu’elle ne sait ni lire ni écrire elle décide de l’aider. Il n’est jamais trop tard pour apprendre. Mais Fadila n’est plus du tout jeune. Mariée pendant son adolescence, elle est même une arrière-grand-mère. La Marocaine se renferme de plus en plus devant les vertiges de l’alphabet. Pour se protéger, et peut-être éviter le face-à-face avec les mots, « elle invoque la fatigue, l’insomnie, les soucis ». Son passé est un grand fossé. D’où son amertume pour son pays natal. Son présent, une vie de galère dans cette pièce de « deux mètres de large sur deux mètres de hauteur ». Edith s’attache pourtant à son Fadila. De fil en aiguille le lecteur est pris dans la chaleur de cette complicité encore plus chargée d’émotion lorsqu’Edith se rend à l’hôpital pour voir Fadila victime d’un accident de circulation.
En littérature, nous avions connu l’amitié de Manolin et Santiago dans Le vieil homme et la mer ; celle de George Milton et Lennie Small dans Des souris et des hommes ou encore celle de Madame Rosa et Momo dans La vie devant soi. Nous avons désormais celle d’Edith et Fadila dans Les amandes amères, récit porté par une écriture dont la maîtrise, à aucun moment, ne s’appuie sur la surenchère.
A. Mabanckou
Laurence Cossé, Les amandes amères, Gallimard, 2011, 224p, 16,90euros
Chronique parue dans "Jeune Afrique" de cette semaine.