dimanche 12 février 2012

Ainsi va le monde (29): Tintin restera-t-il au Congo ?


Le très opiniâtre RD-Congolais Bienvenu Mbutu Mundondo (photo) vient d’être débouté de sa demande d’interdiction de la vente de l’album Tintin au Congo qu’il estimait raciste et colonial. Ce procès loufoque porté devant la justice belge date de plusieurs années. Il oppose le plaignant RD-Congolais - diplômé de Sciences-Politiques - aux éditions Casterman. J'avais déjà souligné, notamment dans les colonnes du Nouvel Observateur, combien cette demande du Congolais était aberrante et faussait la lecture de l’Histoire. Je soutenais alors que cet album devait rester tel quel pour témoigner d’une certaine période de nos relations avec l’Europe. Le dessinateur Hergé était le fils de son temps, et en ce temps-là l’idéologie raciale – je ne dis pas raciste – était aussi ordinaire que certains propos que des hommes politiques français tiennent aujourd’hui à la télévision – je pense aux dernières déclarations du ministre de Nicolas Sarkozy, Claude Guéant.

Tenter de réviser Tintin au Congo, de rajouter une notice alertant les lecteurs, voire de retirer cet ouvrage de la vente comme l’exigeait ce RD-Congolais serait une incongruité historique qui nous amènerait à chambouler toute la littérature de cette époque, y compris d'ailleurs les textes de certains auteurs africains qui, eux aussi, portaient un certain regard sur l’Europe, regard qui n’était pas exempt de généralisations, de poncifs, de préjugés et de raccourcis.

Soulignons que la démarche de Bienvenu Mbutu Mundondo relève du « sanglot de l’homme noir ».  Au lieu de s’occuper du présent, notre guerrier pratique inconsciemment la « désertion » sur le terrain de cette bataille. En effet, son pays, la République Démocratique du Congo a connu des élections très mouvementées, avec une population qui est aujourd’hui partagée entre les pros-Kabila et les pros-Tshisekedi. On a compté des morts durant cette consultation nationale. En Europe la communauté congolaise est aujourd’hui plus que divisée entre les « combattants » (pros-Tshikedi) et les « collabos » (pros-Kabila). Des affrontements ont lieu ici et là car, faut-il le rappeler, ces élections n’ont pas eu lieu dans des conditions claires, une bonne partie de la population estimant que le vrai président n’a pas été désigné et que celui qui est en place actuellement n’a aucune légitimité.

Voilà donc un pays qui est dans le trouble, et un de leurs compatriotes, Bienvenu Mbutu Mundondo, qui épuise son énergie à pinailler sur le prétendu racisme du dessinateur belge Hergé bien avant les indépendances et dont les albums se vendent comme des petits pains dans le monde avec, cérise sur le gâteau, une adaptation cinématographique de Steven Spielberg
Ne vaudrait-il pas mieux que notre guerrier s’occupe déjà du présent délétère de son pays ? Ne vaudrait-il pas mieux qu’il lutte pour une vie meilleure de ses compatriotes au lieu de jouer au nouveau Don Quichotte, de livrer des batailles contre des moulins à vent, batailles éloignées des préoccupations immédiates des siens ? Hélas, ainsi va le monde, et nous avec…

mercredi 8 février 2012

Lu et approuvé (13) : Génération Poto-Poto


Si Poto-Poto est un des quartiers populaires de Brazzaville, c'est d'abord et avant tout une manière d'être, une ambiance, un croisement de cultures que l'on retrouvera dans ce huitième roman d'Henri Lopes, grande figure de la littérature francophone dont les oeuvres sont inscrites dans les programmes scolaires de la plupart des pays africains comme dans les départements d'études francophones du monde entier.
Dans son nouveau livre, Une enfant de Poto-Poto, Lopes donne la parole à une narratrice âgée de 18 ans au moment de l'indépendance du Congo. Les souvenirs de Kimia portent le récit, mettant en relief des personnages hauts en couleur, dont l'amie Pélagie rencontrée au lycée Savorgnan, à une époque où les indigènes étaient admis « au compte-gouttes » dans cet univers de Blancs et de garçons. Pélagie, un peu plus âgée, cultivée et « émancipée », avait de quoi susciter l'admiration de Kimia : elle était donc à la fois amie et rivale.
L'arrivée de M. Franceschini, un professeur très charismatique aux méthodes d'enseignement iconoclastes, va bouleverser l'existence des deux filles. Sa connaissance de la littérature, et notamment des grands auteurs tels Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Bernard Dadié, Langston Hugues ou des classiques occidentaux, fait de lui la vedette du lycée. Puis vient ce jour de malheur où, à la stupéfaction générale, Franceschini est brusquement interrompu pendant son cours, puis escorté par deux gendarmes. Qui était-il réellement ? Franceschini était-il son vrai nom ? Kimia va s'appliquer à rassembler les pans de la vie de ce « Blanc » dont le nom réel, à consonance plutôt africaine et hérité de sa branche maternelle, montre qu'il est lui aussi « un enfant de Poto-Poto », malgré sa peau claire. L'intrigue amoureuse devient alors un face-à-face d'identités qui met en exergue l'un des thèmes de prédilection du romancier congolais : le métissage.
Une enfant de Poto-Poto, éloge de la rumba congolaise, de la danse, de l'habillement « chic tout chic », est une confession émouvante, joyeuse et badine, avec, en toile de fond, la photographie en noir et blanc d'une jeunesse africaine en quête de repères dans un monde ébloui par les « soleils des indépendances ». Et ce chant traverse les frontières : l'Europe, l'Amérique, où se retrouvent certains des protagonistes. Franceschini est comme le lamantin qui retourne toujours boire à la source d'origine quelles que soient ses errances. Il voudrait être enterré à Poto-Poto, lui le moins noir de tous, lui le « quarteron ». Kimia, elle, n'aura pas forcément ce « courage ». Parce qu'elle est habitée par le doute.


Henri Lopes, Une enfant de Poto-Poto, Gallimard, Coll. Continents noirs, 264 pages, 17,50 euros, 2012

Ce texte a été publié le 30 janvier dans "Jeune Afrique" dans la chronique mensuelle que je tiens dans cet hebdomadaire et intitulée "Lu et Approuvé"